28.03.2009
"Vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas..."
"...Rancé a beaucoup écrit; ce qui domine chez lui est une haine passionnée de la vie; ce
qu'il y a d'inexplicable, ce qui serait horrible si ce n'était admirable, c'est la barrière
infranchissable qu'il a placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne parle de
ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public sans daigner lui
apprendre qui il est; la créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il
renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le coeur. Il enseigne aux hommes
une brutalité de conduite à garder envers les hommes: nulle pitié de leurs maux. Ne vous
plaignez pas, vous êtes faits pour les croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas;
allez à la mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux
yeux de l' Eternel. Rien de plus désespérant que cette doctrine, mélange de stoïcisme et de
fatalité, qui n'est attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent de la religion
chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il
regardait le moindre soulagement offert aux souffarnces comme une insigne faiblesse et presque
comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux,
l'abbé lui répond:
" Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les autres est de nous persuader qu'ils
ont fait un pas qu'il nous faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point refermée.
Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au monde pour peu de moments; lorsque
ces moments sont expirés, le monde n'a plus le droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La mort
s'avance et l'on touche à l'éternité dans tous les instants de la vie. On vit pour mourir. Le dessein
de Dieu lorsqu'il nous donne la jouissance de la lumière est de nous en priver. On ne meurt qu'une fois,
on ne répare point par une seconde vie les égarements de la première: ce que l'on est à l'instant
de la mort, on l'est pour toujours".
Cette langue du XVIIeme siècle mettait à la disposition de l'écrivain, sans effort et sans recherche,
la force, la précisoin et la clarté, en laissant à l'écrivain la liberté du tour et le caractère de son
génie (...)"
Chateaubriand. La vie de Rancé. (folio, pp 225-216)
23:22 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : chateaubriand, la vie de rancé, rancé, langue du xviieme siècle
21.11.2008
La surprise des rues
Je ne me suis jamais intéressée au nom ou à l'histoire des rues.
Et puis voilà qu'un blog , celui de Marcel Rivière , exclusivement consacré aux rues
de Lyon, à propos desquelles Solko écrit aussi de remarquables billets,
me tient depuis sa naissance (un peu plus de quinze jours) complétement sous le
charme.
Alors du coup, je vois des noms de rues partout.
Dans "La vie de Rancé", Chateaubriand, dans une des nombreuses digressions
du livre (il parle même de George Sand, pour dire qu'elle surpasse Mademoiselle
de Scudéry ou de Fénelon pour assurer qu'il ne manque pas d'esprit !), écrit :
"...Paris était distribué en quartiers qui portaient des noms merveilleux; on les peut
voir dans le dictionnaire des Précieuses. Le faubourg Saint-Germain s'appelait
la Petite Athènes; la place Royale, la Place Dorique; le Marais le quartier des
Scholies; l'île Notre-Dame la place de Délos..."
Et en même temps, sans doute que si l'auteur parlait des hirondelles en
Corée du sud ou des boulons d'acier dans les chantiers de centrale nucléaire, je
serais autant captivée.
Conclusion?
08:11 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : rues, rancé, chateaubriand, chantiers, hirondelles
20.11.2008
La mort de Rancé
"...Rancé apercevant un religieux qui pleurait, lui tendit la main et lui dit: "Je ne vous quitte
pas, je vous précède." Le Tasse avait adressé les mêmes mots aux frères qui l'environ-
naient à Saint-Onuphre. Rancé demanda d'être enterré dans la terre la plus abandonnée
et la plus déserte: sur un champ de bataille où l'on n'entend plus de bruit, on voit sortir
du sol les pieds de quelques soldats..."
(Chateaubriand)
18:35 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rancé, le tasse, champ de bataille, soldats, mort
Tempêtes du monde et de son coeur
Splendide préface de Berne-Joffroy à La vie de Rancé, en folio.
"...On peut être tenté de voir dans les trappistes, des êtres à part, des êtres peu faits
pour la vie, dans les hommes et les femmes qui considèrent la mort comme un havre,
et soutenir que seuls valent en ce monde ceux qu'animent des appétences de vie.
Pourtant l'histoire nous montre que de grands païens du monde antique avaient
touchant la vie et la mort des idées toutes semblables. En quoi de telles idées
pourraient-elles empêcher quelqu'un d'exercer son métier avec intelligence et avec
ardeur, ou de se comporter familièrement avec humanité et avec chaleur? Elles
peuvent seulement l'aider à accueillir plus sereinement les tempêtes du monde
et celles de son coeur, comme les différentes formes de l'injustice. Faire grief de
telles idées au seul christianisme serait en tous cas une erreur. Le christianisme
n'a fait que développer une mythologie singulière en marge d'une philosophie
bien vivante avant lui. Relisons Cicéron..." la suite est page 33, donc de l'édition
folio (avec en couverture un "saint-bernard écrivant" que je trouve complètement
absurde!)
15:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rancé, païens, christianisme, cicéron, humanité, la trappe
19.11.2008
Un lit de roses
Lettre d'Armand-Jean Rancé à l'abbé Nicaise: "Je n'imagine point de Trappe comparable
à celle du mariage; et celle où nous sommes me parait un lit de roses par rapport à ce que
nous savons qui arrive aux gens mal mariés".
Il pensait bien sûr à son grand amour, la duchesse de Montbazon, mais aussi à sa soeur aînée.
Ou d'autres.Les exemples ne manquaient pas, les exemples ne manquent pas.
Quant à la Trappe, il savait n'est-ce-pas de quoi il parlait.
Tiens, hier en faisant les courses dans un hypermarché, une femme d'un âge certain à son
(probablement) mari:
- qu'est ce qui te ferait plaisir pour le diner?
- une pizza répond-il, sobre, clair, précis
- tu sais bien que tu n'aimes pas ça
Un lit de roses.
16:37 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : rancé, la trappe, montbazon, hypermarché, mariage, pizza
"Le coeur se brise à la séparation des songes"
(Chemin entre l'abbaye de la Trappe et le village de Soligny-la-Trappe )
Armand-Jean, c'est l'abbé de Rancé.
Célèbre - enfin, pas vu encore de tee-shirt à sa gloire-, grâce à Chateaubriand -et à Solko qui
en menace gracieusement ses élèves- et dit aussi "La vie de Rancé c'est déjà mieux que Le Monde",
sic et archi-sic!- donc disais-je grâce à Chateaubriand qui à la fin de sa vie à lui Chateaubriand écrit
sa vie à lui, Rancé.
Capisco? Vie écrite donc, non pas par le jeune Chateaubriand que nous avons laissé en chaussettes
sécher les cours de maths sur le grand Bé, mais par le Chateaubriand qui nous touche profondément,
celui qui écrit en 1844: "le temps s'est écoulé, j'ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte: c'est une dérision
que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde?
Autrefois je barbouillais du papier avec mes filles, Atala, Blanca, Cymodocée (oui, l'héroïne païenne
des Martyrs qui a montré le bout de son sûrement très joli nez il y a quelques jours ici dans un billet,
c'est moi qui parle, pas François- René, enfin bon vous avez suivi), chimères qui ont été chercher
ailleurs la jeunesse (mais moi je pleure quand je lis ça; oui c'est encore moi). On remarque des
traits indécis dans le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin: ces défauts du temps
embellissent le chef-d'oeuvre du grand peintre:mais on ne m'excusera pas, je ne suis pas Poussin,
je n'habite point au bord du Tibre, et j'ai un mauvais soleil".
Mais c'est magnifique d'écrire ça, non? "Je n'habite point au bord du Tibre". Tout est dit! Non?
C'est que quand il écrit cette "vie de Rancé", on ne peut pas dire qu'il soit gonflé à bloc, il
considère un peu cette écriture comme une corvée. Comme une pénitence qu'il s'inflige, il le
reconnait lui-même, pour complaire à son confesseur, son "directeur de vie".
Pourquoi Rancé? Parce que quand même, oui, Rancé! Il a vingt cinq ans, c'est le filleul de
Richelieu, il est brillantissime, helléniste passionné, et dingue de chevaux. On est en pleine
Fronde et il est fou de la duchesse de Montbazon, Marie de Bretagne en fait, mariée donc au
duc de Montbazon, "la plus belle femme du monde" disait-on à l'époque et fort courtisée.
Donc Rancé est violemment amoureux. Et les soupirants de la duchesse râlent.
Le maréchal d'Hocquincourt par exemple, qui dira : "Elle commençait à me lanterner. Il y avait
toujours auprès d'elle un certain abbé de Rancé qui lui parlait de la grâce devant le monde et
l'entretenait de tout autre chose en particulier" (!).
Bon. Je résume. Montbazon meurt. Rancé se précipite.Que voit-il en arrivant? La tête de Montbazon
qui a été détachée de son corps.
Oui.
Episode, pour le moins frappant, visuellement déjà, qu'on dit anecdotique dans "la vie de Rancé" de
Chateaubriand. Peut-être. Mais pas dans la vraie vie de Rancé.
Il décide de rentrer à la Trappe. Il rentre dans les ordres. Non pas seulement par amour pour elle
d'ailleurs. Mais beaucoup (surtout?) aussi par crainte de l'Enfer (il faudrait en reparler, d'ailleurs!)
Il rompt avec le monde.
Et il y a un moment déchirant quand il décide de faire brûler les lettres de la duchesse et ses
portraits. Chateaubriand écrit à ce sujet cette phrase splendide dans "la vie de Rancé" :"le coeur se
brise à la séparation des songes" ajoutant que se séparer de la réalité ce n'est rien, mais des souvenirs,
c'est atroce.
"La vie de Rancé", Benda et Barthes l'ont préfacée. Pas ensemble, vous êtes bêtes!
(je plaisante) Ce qui logiquement doit donner envie de la lire!
Benda, (Albert, n'écoute pas, merci!!!) qui a sorti de l'ombre ce texte de Chateaubriand, longtemps
oublié, "la vie de Rancé" pas lui!, en a fait ce portrait qui va droit au coeur, au mien en tous cas:"
Le grand prix de l'ouvrage, c'est la prodigieuse intensité qui s'y montre dans le sentiment de la
vanité des choses, de la volatilité de tous les bonheurs. Combien l'accent est ici plus poignant que
dans "René"! C'est que dans "René" le désabusé possède les choses. Dans le "Rancé" tout s'est évanoui,
tout est perdu à jamais"
Cette couleur poignante et aussi cette liberté de Chateaubriand qui dans cette vie de Rancé
s'autorise toutes les digressions qui lui chantent...m'enchante, tiens (je ne me foule pas sur la fin,
mais c'est la vérité...c'est la vérité "en plus" comme disent les enfants) car je kiffe voyez-vous,
à donf, les digressions. Bon, maintenant je vous quitte, car question fronde, j'entends Albert
qui s'agite, suis pas sûre que ce billet avec du Benda dedans lui ait fait plaisir. Ciao!
11:48 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : la trappe, songe, rancé, chateaubriand, benda, barthes



