12.10.2009

Honneur et déshonneur (à propos de Corneille)

Les voilà qui pour justifier la nomination d'un garçon de 23 ans (ne nous acharnons pas,

il n'est peut-être qu'auvergnat) appellent au secours Corneille en jetant des "Aux âmes

bien nées la valeur n'attend pas le nombre des années".

Entre nous, qu'on ait 23 ou 32 ou 75 ans pour diriger La Défense m'est assez égal. Ou

qu'on soit qualifié ou pas -deux ans, quatre ans, dix ans de droit, bref. Mais je pense à

Péguy et à ceux qui placent très haut Corneille.

"...Péguy découvre les conférences de Gustave Lanson rue d'Ulm. C'est l'époque où ce spécialiste

du théâtre français publie la première édition de son Histoire de la Littérature française. Lanson

a singulièrement étudié Corneille.-l'auteur favori de Péguy. Ses cours ne tardent pas à

horrifier le jeune normalien, car ils suivent une méthode pédante de dissection des oeuvres

littéraires qui se perpétuera longtemps dans l'enseignement supérieur français.

" L'histoire du théâtre français, a dit Péguy, était connue, perçée, taraudée. C'était

une histoire qui se déroulait comme un fil. L'événement avait les deux bras attachés

le long du corps et les jambes en long et les deux poignets bien liés et les deux chevilles bien

ligotées". Il ajoute: "Il arriva une catastrophe: ce fut Corneille."Dés lors le système Lanson

s'effondre."Tout le monde avait compris que celui qui comprend le mieux Le Cid, c'est celui

qui prend Le Cid au ras du texte; dans l'abrasement du texte; dans le dérasement du sol;

et surtout celui qui ne sait pas l'histoire du théâtre français".

 

Charles Péguy

Arnaud Teyssier

Ed. Perrin

La mort de Péguy, à la lettre Y.

peguy-villeroy.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"...Ce samedi 5 septembre, le secteur de Villeroy où vient d'arriver

l'unité de Péguy est tout proche de la ligne de front.

En fin de journée celle-ci passe à l'attaque pour la première fois.

Après deux vagues d'assaut de deux cent mètres qui se sont révélées

meurtrières, Péguy fait coucher ses hommes et ordonne le tir, tandis qu'il reste

debout, allant de long en large, la lorgnette à la main. Victor Boudon fixe la scène:

"Et il se dresse comme un défi à la mitraille, semblant appeler cette mort qu'il glorifiait

dans ses vers. Au même instant une balle meurtière brise ce noble front. Il est tombé,

sur le côté, sans un cri, dans une plainte sourde, ayant eu l'ultime vision de la victoire

tant espérée et enfin proche. Romain Rolland a une belle formule: "Ses derniers

regards ont vu fuir l'ennemi". Bainville retiendra dans son Journal que Péguy était tombé

le jour même où la cathédrale de Reims, cible délibérée des bombardements allemands,

commençait de brûler. Péguy est mort lors de son premier combat, tué net, "face à l'ennemi,

debout, en (...) commandant, à la lettre Y du mot Villeroy, sur la carte au 80 000ème" écrira

à sa femme le capitaine Casimir-Périer..."

 

 

Arnaud Teyssier

Charles Péguy

Ed. Perrin

27.09.2009

Il est trop fort !

"...Beaucoup plus que nous ne le voulons, beaucoup plus que nous ne le croyons,

beaucoup plus que nous ne le disons tous formés par des habitudes scolaires, tous

dressés par des disciplines scolaires, tous limités par des limitations et des commodités

scolaires, nous croyons tous plus ou moins obscurément que l'humanité commence

au monde moderne, que l'intelligence de l'humanité commence aux méthodes modernes;

heureux quand nous ne croyons pas, avec tous les laïques, avec tous les primaires,

que la France commence exactement le premier janvier dix-sept cent quatre-vingt-neuf

à six heures du matin.

Or l'idée moderne, la méthode moderne revient essentiellement à ceci: étant donnée

une oeuvre, étant donné un texte, comment le connaissons-nous; commençons par ne

point saisir le texte; surtout gardons-nous bien de porter la main sur le texte; et d'y jeter

les yeux; cela, c'est la fin; si jamais on y arrive; commençons par le commencement,

ou plutôt car s'il faut être complet, commençons par le commencement du commencement;

le commencement du commencement c'est dans l'immense, dans la mouvante, dans l'universelle,

dans la totale réalité très exactement le point de connaissance ayant quelque rapport au texte

qui est le plus éloigné du texte; que si même on peut commencer par un point de connaissance

totalement étranger au texte, absolument incommunicable, pour de là passer par le plus long

chemin possible au point de connaissance ayant quelque rapport au texte qui est le plus éloigné

du texte, alors nous obtenons le couronnement même de la méthode scientifique, nous fabriquons

un chef d'oeuvre de l'esprit moderne; et tant plus le point de départ du commencement  du

commencement du travail sera éloigné, si possible étranger, tant plus l'acheminement sera

venu de loin, et bizarre; - de tant plus nous serons des scientifiques, des historiens et des

savants modernes (...)"

 

"Zangwill"

Charles Péguy

Cahiers de la quinzaine, éditions Saint-Michel

(les Cahiers de la quinzaine ont été fondés en 1900 par Péguy. Il avait 27 ans. Il est mort au combat en 1914)

22.09.2009

Péguy et la grippe, la grippe, la grippe...

peguy.jpg"...Première évidence, chronologique: l'entrée en dissidence de Péguy est antérieure à sa redécouverte de la foi et de la nation.Très vite le gérant des Cahiers a commencé à jouer contre son camp. A peine engagé, à peine établi,il est devenu une sorte de rebelle de la révolution, et dès le déclenchement de l'Affaire, il a consacré la majeure partie de ses écrits socialistes à une explication avec toutes les tendances du socialisme officiel.

Notamment ces trois petits dialogues au titre cocasse, parodique et sans prétention philosophique apparente: De la grippe, Encore de la grippe, Toujours de la grippe.

Nous sommes en 1900. Péguy qui a vingt-sept ans vient d'être terrassé par une épidémie de grippe, et il s'entretient avec celui qu'il appelle drôlement le "citoyen docteur socialiste, révolutionnaire, moraliste, internationaliste". Fluide, mais sans aucun arbitraire, la conversation évolue entre l'anecdote personnelle, la réflexion politique et la haute spéculation.

Le vrai convalescent et son médecin imaginaire parlent de la maladie de Péguy: ce virus était déjà banal, prosaïque, plébéien, nul halo romantique ne transfigurait en fièvre intérieure les brusques poussées de température qu'il infligeait à ses hôtes: ce n'est pas de la grippe que l'on mourait à Venise ou sur la Montagne magique, mais on pouvait néanmoins en mourir - ou en tout cas de ses complications(pleurésie, broncho-pneumonie) dans ces temps reculés qui n'avaient pas encore découvert les antibiotiques.

(...) De la grippe, Encore de la grippe, toujours de la grippe : ces trois dialogues définissent l'attitude révolutionnaire par opposition à toutes les métaphysiques -religieuses ou spéculatives,anciennes ou modernes- qui s'efforcent de retirer à la mort son dard venimeux.(...)

Etre révolutionnaire dans cette acception, ce n'est donc pas rêver d'un monde meilleur mais se réveiller de tous les rêves, redescendre du ciel vers la terre, de l'immortalité vers la finitude et la mort et de l'avenir radieux (quelqu'en soit le contenu ou le programme) vers l'ici et maintenant concret.Le révolutionnaire est celui qui ne se laisse pas plus endormir par la promesse des lendemains qui chantent que par l'espérance du paradis (...)"

 

 

Le mécontemporain, Péguy, lecteur du monde moderne

A. Finkielkraut, 1991

pp 157-161, folio

26.07.2009

" Gourmands" (Péguy)

"...Et quand on voit l'arbre, quand vous regardez le chêne,

Cette rude écorce du chêne treize et quatorze fois et dix-huit fois centenaire,

et qui sera centenaire et séculaire dans les siècles des siècles,

Cette dure écorce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis

de bras énormes,

(Un fouillis qui est un ordre),

Et ces racines qui s'enfoncent et qui empoignent la terre

comme un fouillis de jambes énormes,

(Un fouillis qui est un ordre)

Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse

le petit bourgeon tendre ne parait plus rien du tout.

C'est lui qui a l'air de parasiter l'arbre, de manger à la table de l'arbre;

Comme un gui, comme un champignon.

C'est lui qui a l'air de se nourrir de l'arbre (et le paysan les appelle des gourmands)

c'est lui qui a l'air de s'appuyer sur l'arbre, de sortir de l'arbre,

de ne rien pouvoir être, de ne pas pouvoir exister sans l'arbre (. ..)"

 

Charles Péguy

Souvenirs

03.04.2009

Les châteaux de la Loire, vus par Péguy et aussi par Chateaubriand: mais où je veux en venir exactement, moi?

D'abord Péguy, et un Péguy ici je crois un peu pas vraiment péguizien

(ça peut se dire ça?)sur la forme, mais Péguy sinon, Péguy.:

 (je vous préviens, je vais peut-être commenter entre parenthèses, âmes

sensibles s'abstenir)

 Châteaux de Loire

 

Le long du coteau courbe et des nobles vallées

Les châteaux sont semés comme des reposoirs,

( oh! hémistiche coupé en 1/5!: com/me des reposoirs//

Et/ dans la majesté...)

Et dans la majesté des matins et des soirs

La Loire et ses vassaux s'en vont par ces allées.

(et là hémistiche coupé en 2/4 avec la Loire, oui je sais vous

vous en foutez mais moi ce matin j'ai envie de dire hémistiche à

tout va, c'est tout!)

...et à part ça, c'est fou: on entend dans cette strophe la douceur

et le mouvement de l'eau de la Loire... dites pas que je rêve....

 

Cent vingt châteaux lui font une suite courtoise,

Plus nombreux, plus nerveux, plus fins que des palais.

Ils ont nom Valençay, Saint-Aignant et Langeais,

(ah! "ils ont nom", que c'est beau!:"l'un s'appelle Olivier et

l'autre a nom Roland", c'est Hugo qui dit ça dans la légende des

siècles)

Chenonceaux et Chambord, Azay, Le Lude, Amboise.

(et tous les autres châteaux semble dire Péguy, c'est plein de points de

supension, non?)

 

Et moi, j'en connais un dans les châteaux de Loire

Qui s'élève plus haut que le château de Blois,

Plus haut que la terrasse où les derniers Valois

(très bel enjambement qui ouvre encore la vue de la terrasse,

et sublime "Plus haut...plus haut" et là c'est bien Péguy, non?

Regardaient le soleil se coucher dans sa gloire.

 

La moulure est plus fine et l'arceau plus léger.

La dentelle de pierre est plus dure et plus grave.

La décence et l'honneur et la mort qui s'y grave

Ont inscrit leur histoire au coeur de ce verger.

( je trouve ça sublimissime)

 

Et c'est le souvenir qu'a laissé sur ces bords

Une enfant qui menait son cheval vers le fleuve.

Son âme était récente et sa cotte était neuve.

Innocente elle allait vers le plus grand des sorts.

 

Car celle qui venait du pays tourangeau,

C'était la même enfant (vous voyez qui, hein?)qui quelques jours

                                                                                 plus tard,

Gouvernant d'un seul mot le rustre et le soudard,

Descendait devers  ("devers"!)Meung ou montait vers Jargeau.

                                                       ***

Bon, voilà, ça c'est fait!

Maintenant Chateaubriand et Chambord.

Ah c'est pas pareil! mais pas moins divin.

Et c'est là que Chateaubriand est drôle.

Ce qu'est aussi Péguy (mais pas ici, bon, je suis d'accord!)

Mais ce billet va être trop long. A suivre!