05.10.2009

Le courage, l'amour.

"...Dans Compagnons, quand les ouvriers se demandent comment

leur copain Jean, qui agonise sur le bord du chemin, va faire pour

rentrer chez lui, ce Jean Kernevel, à demi mort pourtant, murmure:

"Faudra ben" et c'est tout ce qu'il faut à Louis Guilloux pour faire

voir ce qu'est le courage. Sept petits mots lui suffisent à écrire une

des plus belles phrases d'amour de la littérature: quand le soldat

revient de guerre, gueule cassée, trou en guise de nez, sa femme

blémit, puis lui prend le bras et dit: "Mon ptit Louis, c'est toi quand

même..."

 

 

Mona Ozouf

Composition française

Gallimard, 2009

01.10.2009

Louis Guilloux "sarcastique et tendre..."

"...Mon professeur de 3ème Renée Guilloux, la femme de Louis, avait été toute jeune

le professeur de ma mère à l' Ecole normale d'institutrices, et c'est grâce à elle que

Dickens et Tchekhov figuraient dans la bibliothèque de la maison. Elle mène à sa

manière nonchalante, un combat pour que notre classe qui rêve de théâtre, joue

Les femmes Savantes au lieu d'une niaiserie - une certain Mariage de Papillon dans

mon souvenir- que veut imposer et qu'impose finalement, à notre amère déception,

une demoiselle bigote qui nous juge trop jeunes pour Molière.

La manière emportante qu'a Madame Guilloux d'expliquer Iphigénie nous fait presque

comprendre qu'on puisse sacrifier une fille pour du vent (...)"

J'ai bientôt le privilège de franchir la porte de celui que je sais être "un grand écrivain" (...)

De lui, qui se montrait à la fois sarcastique et tendre, j'ai reçu des leçons évasives,

lâchées entre un rire, deux bouffées de pipe, de longs silences près des feux de bois

qu'il confectionnait en artiste. Il épinglait à mon intention le conformisme littéraire de la

petite ville de Saint Brieuc dont l'éloge suprême à propos d'un livre était "ça se laisse lire" (...)"

 

(Hé, à propos de Louis Guilloux voir le billet de Solko du 25 septembre)

 

 

Composition française

Mona Ozouf

Gallimard

29.09.2009

"Le vieux pays différencié" d' Albert Thibaudet

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J'ouvre un livre, - il était posé ce matin sur la table à repasser chez mes parents-, première page, c'est l'avant-propos, premières lignes, je lis cela:

"Quand je réfléchis à la manière dont les Français ont senti, pensé, exprimé leur appartenance collective, deux définitions antithétiques me viennent à l'esprit. Elles bornent le champ de toutes les définitions possibles de l'identité nationale. L'une, lapidaire et souveraine, "la France est la revanche de l'abstrait sur le concret" nous vient de Julien Benda.

L'autre, précautionneuse et révérente, "la France  est un vieux pays différencié" est signée d'Albert Thibaudet.

Rien de plus éloigné que ces deux conceptions de l'idée nationale. La France de Benda est un produit de la raison, non de l'histoire. Une nation politique et civique, faite de l'adhésion volontaire des hommes, surgie du contrat, bien moins héritée que construite. Une nation dont la simplicité puissante obtenue par l'éradication des différences, unit toutes les communautés sous les plis du drapeau.

La France est alors la diversité vaincue.

De l'autre côté, celle de Thibaudet, ni civique ni politique, est faite de l'identité ethnique et culturelle des "pays", au sens ancien du terme, qui la composent; fruit des sédimentations d'une très longue histoire; concrète et non abstraite; profuse et non pas simple;faite de l'épaisseur vivante de ses terroirs, de ses paysages, de ses villages, de ses langages, des mille façons de vivre et de mourir qui se sont inscrits dans la figure de l'hexagone.

La France cette fois c'est la diversité assumée (...)

Les deux définitions ont longtemps figuré les aiguilles d'une même horloge, étroitement solidaires donc.

Elles ne coexistent pourtant pas sur un pied d'égalité. Dans les représentations que les Français se font de leur pays, la France une et indivisible de Benda l'a emporté sur l'autre (...)"

 

 

"Composition française"          composition française.jpg

Mona Ozouf

Gallimard 2009