20.11.2008
Tempêtes du monde et de son coeur
Splendide préface de Berne-Joffroy à La vie de Rancé, en folio.
"...On peut être tenté de voir dans les trappistes, des êtres à part, des êtres peu faits
pour la vie, dans les hommes et les femmes qui considèrent la mort comme un havre,
et soutenir que seuls valent en ce monde ceux qu'animent des appétences de vie.
Pourtant l'histoire nous montre que de grands païens du monde antique avaient
touchant la vie et la mort des idées toutes semblables. En quoi de telles idées
pourraient-elles empêcher quelqu'un d'exercer son métier avec intelligence et avec
ardeur, ou de se comporter familièrement avec humanité et avec chaleur? Elles
peuvent seulement l'aider à accueillir plus sereinement les tempêtes du monde
et celles de son coeur, comme les différentes formes de l'injustice. Faire grief de
telles idées au seul christianisme serait en tous cas une erreur. Le christianisme
n'a fait que développer une mythologie singulière en marge d'une philosophie
bien vivante avant lui. Relisons Cicéron..." la suite est page 33, donc de l'édition
folio (avec en couverture un "saint-bernard écrivant" que je trouve complètement
absurde!)
15:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rancé, païens, christianisme, cicéron, humanité, la trappe
19.11.2008
Un lit de roses
Lettre d'Armand-Jean Rancé à l'abbé Nicaise: "Je n'imagine point de Trappe comparable
à celle du mariage; et celle où nous sommes me parait un lit de roses par rapport à ce que
nous savons qui arrive aux gens mal mariés".
Il pensait bien sûr à son grand amour, la duchesse de Montbazon, mais aussi à sa soeur aînée.
Ou d'autres.Les exemples ne manquaient pas, les exemples ne manquent pas.
Quant à la Trappe, il savait n'est-ce-pas de quoi il parlait.
Tiens, hier en faisant les courses dans un hypermarché, une femme d'un âge certain à son
(probablement) mari:
- qu'est ce qui te ferait plaisir pour le diner?
- une pizza répond-il, sobre, clair, précis
- tu sais bien que tu n'aimes pas ça
Un lit de roses.
16:37 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : rancé, la trappe, montbazon, hypermarché, mariage, pizza
"Le coeur se brise à la séparation des songes"
(Chemin entre l'abbaye de la Trappe et le village de Soligny-la-Trappe )
Armand-Jean, c'est l'abbé de Rancé.
Célèbre - enfin, pas vu encore de tee-shirt à sa gloire-, grâce à Chateaubriand -et à Solko qui
en menace gracieusement ses élèves- et dit aussi "La vie de Rancé c'est déjà mieux que Le Monde",
sic et archi-sic!- donc disais-je grâce à Chateaubriand qui à la fin de sa vie à lui Chateaubriand écrit
sa vie à lui, Rancé.
Capisco? Vie écrite donc, non pas par le jeune Chateaubriand que nous avons laissé en chaussettes
sécher les cours de maths sur le grand Bé, mais par le Chateaubriand qui nous touche profondément,
celui qui écrit en 1844: "le temps s'est écoulé, j'ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte: c'est une dérision
que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde?
Autrefois je barbouillais du papier avec mes filles, Atala, Blanca, Cymodocée (oui, l'héroïne païenne
des Martyrs qui a montré le bout de son sûrement très joli nez il y a quelques jours ici dans un billet,
c'est moi qui parle, pas François- René, enfin bon vous avez suivi), chimères qui ont été chercher
ailleurs la jeunesse (mais moi je pleure quand je lis ça; oui c'est encore moi). On remarque des
traits indécis dans le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin: ces défauts du temps
embellissent le chef-d'oeuvre du grand peintre:mais on ne m'excusera pas, je ne suis pas Poussin,
je n'habite point au bord du Tibre, et j'ai un mauvais soleil".
Mais c'est magnifique d'écrire ça, non? "Je n'habite point au bord du Tibre". Tout est dit! Non?
C'est que quand il écrit cette "vie de Rancé", on ne peut pas dire qu'il soit gonflé à bloc, il
considère un peu cette écriture comme une corvée. Comme une pénitence qu'il s'inflige, il le
reconnait lui-même, pour complaire à son confesseur, son "directeur de vie".
Pourquoi Rancé? Parce que quand même, oui, Rancé! Il a vingt cinq ans, c'est le filleul de
Richelieu, il est brillantissime, helléniste passionné, et dingue de chevaux. On est en pleine
Fronde et il est fou de la duchesse de Montbazon, Marie de Bretagne en fait, mariée donc au
duc de Montbazon, "la plus belle femme du monde" disait-on à l'époque et fort courtisée.
Donc Rancé est violemment amoureux. Et les soupirants de la duchesse râlent.
Le maréchal d'Hocquincourt par exemple, qui dira : "Elle commençait à me lanterner. Il y avait
toujours auprès d'elle un certain abbé de Rancé qui lui parlait de la grâce devant le monde et
l'entretenait de tout autre chose en particulier" (!).
Bon. Je résume. Montbazon meurt. Rancé se précipite.Que voit-il en arrivant? La tête de Montbazon
qui a été détachée de son corps.
Oui.
Episode, pour le moins frappant, visuellement déjà, qu'on dit anecdotique dans "la vie de Rancé" de
Chateaubriand. Peut-être. Mais pas dans la vraie vie de Rancé.
Il décide de rentrer à la Trappe. Il rentre dans les ordres. Non pas seulement par amour pour elle
d'ailleurs. Mais beaucoup (surtout?) aussi par crainte de l'Enfer (il faudrait en reparler, d'ailleurs!)
Il rompt avec le monde.
Et il y a un moment déchirant quand il décide de faire brûler les lettres de la duchesse et ses
portraits. Chateaubriand écrit à ce sujet cette phrase splendide dans "la vie de Rancé" :"le coeur se
brise à la séparation des songes" ajoutant que se séparer de la réalité ce n'est rien, mais des souvenirs,
c'est atroce.
"La vie de Rancé", Benda et Barthes l'ont préfacée. Pas ensemble, vous êtes bêtes!
(je plaisante) Ce qui logiquement doit donner envie de la lire!
Benda, (Albert, n'écoute pas, merci!!!) qui a sorti de l'ombre ce texte de Chateaubriand, longtemps
oublié, "la vie de Rancé" pas lui!, en a fait ce portrait qui va droit au coeur, au mien en tous cas:"
Le grand prix de l'ouvrage, c'est la prodigieuse intensité qui s'y montre dans le sentiment de la
vanité des choses, de la volatilité de tous les bonheurs. Combien l'accent est ici plus poignant que
dans "René"! C'est que dans "René" le désabusé possède les choses. Dans le "Rancé" tout s'est évanoui,
tout est perdu à jamais"
Cette couleur poignante et aussi cette liberté de Chateaubriand qui dans cette vie de Rancé
s'autorise toutes les digressions qui lui chantent...m'enchante, tiens (je ne me foule pas sur la fin,
mais c'est la vérité...c'est la vérité "en plus" comme disent les enfants) car je kiffe voyez-vous,
à donf, les digressions. Bon, maintenant je vous quitte, car question fronde, j'entends Albert
qui s'agite, suis pas sûre que ce billet avec du Benda dedans lui ait fait plaisir. Ciao!
11:48 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : la trappe, songe, rancé, chateaubriand, benda, barthes



