05.10.2009

Le courage, l'amour.

"...Dans Compagnons, quand les ouvriers se demandent comment

leur copain Jean, qui agonise sur le bord du chemin, va faire pour

rentrer chez lui, ce Jean Kernevel, à demi mort pourtant, murmure:

"Faudra ben" et c'est tout ce qu'il faut à Louis Guilloux pour faire

voir ce qu'est le courage. Sept petits mots lui suffisent à écrire une

des plus belles phrases d'amour de la littérature: quand le soldat

revient de guerre, gueule cassée, trou en guise de nez, sa femme

blémit, puis lui prend le bras et dit: "Mon ptit Louis, c'est toi quand

même..."

 

 

Mona Ozouf

Composition française

Gallimard, 2009

31.07.2009

"Courage"

AKHMATOVA.jpgJe suis au milieu de l'après-midi à la terrasse du Quick de Versailles. On ne se refuse rien. C'est une jolie terrasse saugrenue pour un Quick- oui mais voilà la vie est aussi sotte que grenue- , avec des tables en teck et je m'attarde, délicieusement heureuse de, pour une fois, ne pas être pressée.

Et je tombe sur ces vers d'Anna Akhmatova qui me vont droit au coeur, elle que je ne connaissais pas ce matin. Elle est née à Odessa en 1889 et elle est morte en 1966:

"Courage"

Nous savons ce qui maintenant est en balance

Et ce qui maintenant s'accomplit.

Nos horloges sonnent l'heure du courage,

Et le courage ne nous abandonnera pas.

Il n'est pas terrible de tomber sous les balles,

Il n'est pas amer de rester sans toit

Et nous te garderons, langue russe

Immense parole russe.

Nous te porterons libre et pure,

                                                                         Nous te transmettrons à nos descendants,

                                                                         Et nous te sauverons de la captivité,

                                                                         A jamais.

                                                                                                     Tachkent, 23 février 1942

25.12.2008

Incandescente

Lettre (133) de Flaubert à Louise Colet, 8 avril 1852 .

(De Louise Colet, Flaubert disait le 26 décembre 1853 à son ami

Louis Bouilhet: " Elle est bien la seule qui m'ait aimé.

Est-ce là une malédiction que le ciel lui a envoyé? Si elle l'osait elle

affirmerait que je ne l'aime pas. Elle se trompe pourtant")

 

Je ne t'ai point fait de remarques particulières sur le style de ta

comédie (1) que je trouve vulgaire. Je sais bien qu'il n'est point

aisé de dire proprement les banalités de la vie. Et les hystéries

d'ennui que j'éprouve en ce moment n'ont pas d'autre cause.

C'est même un grand effort que je fais que de t'écrire. Je suis

brisé, et anéanti de corps et d'esprit, comme après une grande orgie.

Hier j'ai passé cinq heures sur mon divan dans une espèce de

torpeur imbécile, sans avoir le coeur de faire un geste, ni l'esprit

d'avoir une pensée. - N'importe, continuons.

Je trouve donc que le style est généralement mou, lâche et composé

de phrases toutes faites. C'est de la pâte qui n'a pas été assez battue.

L'expression n'est point assez condensée, ce qui, au théâtre surtout,

fait paraître l'idée lente, et cause de l'ennui.

Et d'abord, tout le premier acte est une exposition. L'action se passe au

second, et dès la premiere scène du 3eme on devine le dénouement. La

2ème scène du dernier acte est pleine de mouvement. Si tout était comme ça,

ce serait superbe.

La 1ère scène -monologue de la femme de chambre- est à tout le monde.

Qui ne connait ce plumeau? cette glace où elle se mire? La seconde- avec

le garçon de restaurant, est assez drôle en elle-même, mais que d'abus de

ça !et la plaisanterie du chantage est d'un goût médiocre.

Quant aux deux personnages de Léonie et de Matthieu, je n'y comprends rien.

Ils sont parfois très cyniques, et d'autres fois très vertueux, sans que ce

soit fondu. On se révolterait de ces moeurs-là qui sentent le Macaire (sauf

l'exagération laquelle sauve le personnage.) Et puis, et puis, que de négligences!

Je t'assure, pauvre chère Louise, que cette lecture m'est pénible. Je peux ne rien

entendre au théâtre: mais quant au français en lui-même, il me semble que tu

es là singulièrement sortie de tes habitudes littéraires.

Cette scène entre le frère et la soeur est démesurée de longueur.On ne s'intéresse

ni à l'un ni à l'autre, avec leurs projets de duperie, leurs misères et les sentiments

de fierté de Léonie, quoiqu'elle avoue jouer un rôle.

La scène IV est également longue; le dialogue vers la fin, plus mouvementé.On

est tout heureux de trouver quelque chose d'amusant.

Les scènes VI et VII me semblent atroces et j'y trouve à peu près tous les

défauts réunis. Quant à l'acte 2eme, qu'est ce que c'est que cette femme qui reste

muette  pendant tout l'acte en scène à faire la sourde et muette, trompant tout

le monde, si ce n'est le spectateur qui est tenté de crier à l'acteur: "Elle vous

trompe!" (Quel besoin y avait-il de ce personnage? En quoi est-il nécessaire à l'action?

Et ce polisson d'acte à treize scènes!) Et puis comme on s'embêtera à leur conversation

par écrit! Il faut éviter d'écrire sur la scène, ça ennuie toujours à regarder. Cette bonne

Mme de Lauris, à laquelle on rarrange ses oreillers m'assomme et me révolte. Elle se joue

indignement de ses enfants, dont la tendresse fera rire. Alors nous tombons dans la farce.

Scène III. Quel interminable monologue! Il faut faire des monologues quand on est à bout

de ressources et comme exposition de passion (lorsqu'elle ne peut se montrer en fait).

Mais ici c'est pour nous parler de ce que nous voyons, c'est à dire la vie intérieure de ce

château. Inutile.

Quant à l'oiseau que l'on dessine, le perroquet empaillé que l'acteur serait obligé de tenir à

la main ferait pouffer la salle de rire, et suffirait à lui seul pour faire tomber un chef-d'oeuvre.

Comment se fait-il que tu n'aies pas vu cela?

Dans la scène V, l'explosion de Léonie dépasse les bornes. Bref, toute cette pièce me fait

une impression de délicatesse froissée, pareille à celle que tu as ressentie si légitimement

à la lecture de la bonne moitié de l'Education sentimentale.

J'arrête là mon analyse car c'est selon moi, une idée à reprendre complètement ou

à laisser. Excuse-moi si je te choque en ce moment. Fais lire ton oeuvre à Mme Roger,

en qui tu as confiance, et tu verras si elle est franche, que l'effet ne lui en sera point agréable.

Je te renvoie le volume du père d'Arpentigny. Comme il ne me l'a pas prêté, je ne peux lui écrire.

Si j'étais en train, je t'écrirais une lettre pour lui montrer. Son volume m'a beaucoup intéressé.

Il devrait en faire une édition avec des planches. Il a deux ou trois portraits frappés avec beaucoup

d'esprit. Et un même, celui du parvenu faisant tout lui-même, est un morceau qui pourrait passer

pour classique; il y a du talent de style.

J'ai lu Graziella. le malheureux! Quelle belle histoire il a gâtée là. Cet homme on a beau dire, n'a pas

l'instinct du style. Tel est du moins mon avis.

Adieu je t'embrasse. Tâche d'être plus gaie que moi. Encore deux baisers sur tes bons et beaux yeux.

A toi.

G.

(1) L'institutrice, comédie écrite par Louise Colet