02.10.2009
Il est trop fort! (suite)
(ici, exactement la suite du texte recopié dans le billet du 27 septembre)
"...Avons-nous à étudier, nous proposons-nous d'étudier La Fontaine; au lieu de commencer
par la première fable venue, nous commencerons par l'esprit gaulois; le ciel; le sol; le
climat; les aliments; la race; la littérature primitive; puis l'homme; ses moeurs; ses goûts;
sa dépendance; son indépendance; sa bonté; ses enfances; son génie; puis l'écrivain; ses
tâtonnements classiques; ses escapades gauloises; son épopée; sa morale; puis l'écrivain, suite;
opposition en France de la culture et de la nature; conciliation en La Fontaine de la culture et
de la nature;comment la faculté poétique sert d'intermédiaire; tout cela pour faire la première
partie, l'artiste; pour faire la deuxième partie, les personnages, que nous ne confondons
point avec la première, d'abord les hommes; la société française au dix-septième siècle et
dans La Fontaine; le roi; la cour; la noblesse; le clergé; la bourgeoisie; l'artisan;le paysan; des
caractères poétiques;puis les bêtes; le sentiment de la nature au dix-septième siècle et dans
La Fontaine; du procédé poétique; puis les dieux; le sentiment religieux au dix-septième siècle
et dans La Fontaine; de la faculté poétique; enfin troisième partie, l'art, qui ne se confond ni
avec les deux premières ensemble, ni avec chacune des deux premières spérarément; l'action;
les détails;comparaison de La Fontaine et de ses originaux, Esope et Phèdre; le système;
comparaison de La Fontaine et de ses originaux, Esope, Rabelais, Pilpay,Cassandre; l'expression;
du style pittoresque; les mots propres; les mots familiers; les mots risqués; les mots négligés; le
mètre cassé;le mètre varié; le mètre imitatif; du style lié; l'unité logique; l'unité grammaticale;
l'unité musicale; enfin théorie de la fable poétique; nature de la poésie; opposition de la fable
philosophique à la fable poétique; opposition de la fable primitive à la fable poétique; c'est tout;
je me demande avec effroi où résidera dans tout cela la fable elle-même; où se cachera dans
tout ce magnifique palais géométrique, la petite fable, où je la trouverai, la fable de La Fontaine;
elle n'y trouvera point asile, car l'auteur, dans tout cet appareil, n'y reconnaitrait pas ses enfants (...)"
Charles Péguy
Zangwill
Les Cahiers de la Quinzaine
00:11 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : charles péguy, zangwill
18.09.2009
La gare
Il est 7h15 le matin quand j'arrive à la gare les jours où je pars faire cours. On voit bien sur cette photo prise hier en partant -que plus près de l'été qui finit que de Noël qui approche très au loin, Noël semble pourtant plus proche.
C'est l'automne qui fait ça, puisque ça sera mardi.
On voit bien à gauche la jolie petite gare qui fait très gare d'autrefois. C'EST une gare d'autrefois où peut-être Tourgueniev est passé quand il rejoignait Pauline Viardot en bas près de la Seine. C'est vraiment une jolie gare au toit pentu, bordé d'une frise en bois. Pourvu qu'elle ne soit pas un de ces quatre remplacée.
On ne voit pas bien en bas du bâtiment blanc la boulangerie où comme dans plein de boulangeries dans ce pays le pain est si bon, la boulangère compte ses centimes avec un oeil perçant, et les apprenties montrent toutes des plus jolis seins les unes que les autres.
On ne voit pas bien juste devant le bâtiment blanc le café devant la gare où Guillaume Depardieu qui a aussi une fille qui s'appelle Louise, en buvait souvent un, et qui n'est plus jamais là puisqu'il est mort depuis presque un an et c'est triste de ne plus jamais le voir là.
On ne voit pas non plus le long du quai, derrière un grillage, les herbes, les branches, les sureaux, tout le charme de cette campagne qui s'accroche, qui résiste, à 25 minutes et pas plus, de Paris.
On ne me voit pas non plus sur le quai, forcément, qui regarde cette photo sur mon téléphone en attendant le train, et qui trouve beau le ciel bleu du matin qui se lève, et belle la pancarte bleue lumineuse du nom de la ville et qui brille ainsi, comme si c'était Beaugency Notre Dame de Cléry Vendôme Vendôme, comme loin très loin un nom de village qui serait égréné par Péguy. On ne me voit pas non plus qui regarde sur la photo les nouveaux lampadaires si moches, trop hauts, qui ressemblent sur la photo à des miradors. On ne me voit pas qui ne peut pas voir, jamais, le coeur complétement tranquille une gare la nuit.
On ne me voit pas qui attend le train en me demandant: ils vont être comment ces quatre vingt élèves de brevet professionnel auxquels je fais cours pour la première fois de l'année scolaire, aujourd'hui? On ne me voit pas essayer de chasser mes idées reçues, mes préventions, mes déjà exaspérations, alors même que je ne les ai, eux, jamais vus. On ne me voit pas être là si inquiète si vivante si heureuse.
09:53 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : gare, matin, automne, charles péguy, guillaume depardieu, ivan tourgueniev, pauline viardot, noël
20.04.2009
"Nous fûmes des héros..."
"...Nous fûmes des héros. Il faut le dire très simplement,
car je crois bien qu'on ne le dira pas pour nous. Voici très
exactement en quoi et pourquoi nous fûmes des héros.
Dans tout le monde où nous circulions, dans tout le monde
où nous achevions alors les années de notre apprentissage,
dans tout le milieu où nous circulions, où nous opérions,
où nous croissions encore et où nous achevions de nous
former, la question qui se posait, pendant ces deux ou
trois années de cette courbe montante, n'était nullement
de savoir si en réalité Dreyfus était innocent (ou coupable).
C'était de savoir si on aurait le courage de le reconnaître,
de le déclarer innocent. C'était de savoir si on aurait le double
courage. Premièrement le premier courage, le courage extérieur,
le grossier courage, déjà difficile, le courage social, public, de le
manifester innocent dans le monde, aux yeux du public , de l'avouer
au public (de le glorifier), de l'avouer publiquement, de témoigner
pour lui publiquement. De risquer là-dessus, de mettre sur lui tout
ce que l'on avait, tout un argent misérablement gagné, tout un
argent de pauvre et de misèrable, tout un argent de petites gens,
de misère et de pauvreté; tout le temps, toute la vie, toute la carrière;
toute la santé, tout le corps et toute l'âme; la ruine du corps, toutes
les ruines, la rupture du coeur, la dislocation des familles, le reniement
des proches, le détournement (des regards) des yeux, la réprobation
muette ou forcenée, muette et forcenée, l'isolement, toutes les quarantaines;
la rupture d'amitiés de vingt ans, c'est à dire pour nous, d'amitiés commencées
depuis toujours. Toute la vie sociale. Toute la vie du coeur, enfin tout.
Deuxièmement, le deuxième courage, plus difficile, le courage intérieur, le
courage secret, s'avouer à soi-même, en soi-même qu'il était innocent. Renoncer
pour cet homme à la paix du coeur.
Non plus seulement à la paix de la cité, à la paix du foyer. A la paix de la famille, à
la paix du ménage. Mais à la paix du coeur.
Au premier des biens, au seul bien.
Le courage d'entrer pour cet homme dans le royaume d'une incurable inquiètude.
Et d'une amertume qui ne se guérira jamais.
En réalité la véritable situation des gens que nous avions devant nous était
pendant longtemps non aps de dire et de croire Dreyfus coupable, mais de
croire et de dire qu'innocent ou coupable, on ne troublait pas, on ne bouleversait pas,
on ne compromettait pas, on ne risquait pas pour un homme, pour un seul homme,
la vie et le salut d'un peuple, l'énorme salut de tout un peuple. On sous-entendait
le salut temporel.(...) Tout était contre nous, la sagesse et la loi, j'entends la
sagesse humaine, la loi humaine. Ce que nous faisions était de l'ordre de la folie
ou de la sainteté qui ont tant de ressemblances, tant de secrets accords, pour la
sagesse humaine, pour un regard humain.Nous allions, nous étions, contre la
sagesse, contre la loi. Conter al sagesse humaine, contre la loi humaine. Voici
ce que je veux dire. Qu'est ce que nous disions en effet. Les autres disaient:
Un peuple, tout un peuple, est un énorme assemblage des intérêts, des droits les plus
légitimes. les plus sacrés. des milliers, des millions de vie en dépendant, dans le présent,
dans le passé (dans le futur), des milliers, des millions, des centaines de millions
de vies le constituent, dans le présent, dans le passé (dans le futur), (des millions
de mémoires), et apr le jeu de l'histoire, par le dépôt de l'histoire, la garde d'intérêts
incalculables. De droits légitimes, sacrés, incalculables. Tout un peuple d'hommes,
tout un peuple de familles; tout un epuple de droits, tout un peuple d'intérêts, légitimes;
tout un pauple de vie, toute une race; tout ce qui est inestimable, incalculable, d'un prix
infini, parce que ça ne se fait qu'une fois, parce que ça ne s'obtient qu'une fois, parce que
ça ne recommencera jamais;parce que c'est une réusiite, unique;un peuple, et notamment,
nommément ce peuple-ci, qui est d'un prix unique; ce vieux peuple; un peuple n'a pas le
droit, et le premier devoir, le devoir étroit d'un peuple est de ne pas exposer tout cela,
de ne pas s'exposer pour un homme, quelqu'il soit, quelque légitimes que soient ses intérêts
ou ses droits. Quelque sacrés même. Un peuple n'a jamais le droit. On ne perd point une cité,
une cité ne se perd point pour un (seul) citoyen. C'était le langage même et du véritable
civisme et d ela sagesse, c'était la sagesse même, la sagesse antique. A ce point de vue, il était
évident que Dreyfus devait se dévouer pour la France; non pas seulement pour le repos de la France mais
pour le salut même de la France, qu'il exposait. Et s'il ne voulait aps se dévouer lui-même,
dans le besoin on devait le dévouer. Et nous, que disions-nous? Nous disions une seule injustice,
un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée,
une seule injure à l'humanité, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est
universellment, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit
à rompre tout le pacte social, tout le contrat social, une seule forfaiture, un seul déshonneur suffit
à perdre, d'honneur, suffiit à déshonorer tout un peuple.
C'est un point de gangrène qui corrompt tout el corps. Ce que nous défendons ce n'est pas seulement
notre honneur. Ce n'est pas seulement l'honneur de tout notre peuple, dans le présent,
c'est l'honneur historique de notre peuple, tout l'honneur historique de notre race, l'honneur de nos
aïeux, l'honneur de nos enfants (... )"
Charles Péguy
Souvenirs
ed. Gallimard, 1938, p.77-81
L'affaire Dreyfus
18:06 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : charles péguy, affaire dreyfus, souvenirs
31.03.2009
A nouveau Péguy
"... Mais je vous connais, vous êtes toujours les mêmes.
Vous voulez bien me faire de grands sacrifices,
pourvu que vous les choisissiez.
Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices,
pourvu que ce ne soit pas ceux que je vous demande
Que de m'en faire de petits que je vous demanderais.
Vous êtes ainsi, je vous connais.
Vous ferez tout pour moi, excepté ce peu d'abandonnement
Qui est tout pour moi.
Soyez donc enfin, soyez comme un homme
Qui est dans un bateau sur la rivière
Et qui ne rame pas tout le temps
Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l'eau.(...) "
Le mystère des Saints innocents
19:30 Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : charles péguy, le mystère des saints innocents
30.03.2009
"J'ai vu la profonde mer et la forêt profonde et le coeur profond de l'homme..."
"Comme une branche de mimosa..." dit Solko
"....Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant sa prière, dit Dieu.
Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde.
Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde.
Et pourtant j'en ai vu des beautés dans le monde
Et je m'y connais. Ma création regorge de beautés,
Ma création regorge de merveilles.
Il y en a tant qu'on ne sait pas où les mettre.
J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler
sous mes pieds comme le sable de la mer.
J'ai vu des journées ardentes comme des flammes.
Des jours d'été de juin, de juillet et d'aôut.
J'ai vu des soirs d'hiver posés comme un manteau.
J'ai vu des soirs d'été calmes et doux comme une
tombée de paradis
Tout constellés d'étoiles.
Et Paris et Reims et Rouen et les cathédrales qui
sont mes propres palais et mes propres châteaux.
Si beaux que je les garderai dans le ciel.
J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de
la chrétienté.
J'ai entendu chanter le messe et les triomphantes
vêpres.
Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France.
Qui sont plus beaux que tout.
J'ai vu la profonde mer, et la forêt profonde, et le
coeur profond de l'homme.
J'ai vu des coeurs dévorés d'amour
Pendant des vies entières
Perdus de charité.
Brûlant comme des flammes.
J'ai vu des martyrs si animés de la foi
tenir comme un roc sur le chevalet
Sous les dents de fer.
(Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute
une vie
Par foi
Pour son général (apparemment) absent).
J'ai vu des martyrs flamber comme des torches
Se préparant ainsi les palmes toujours vertes.
Et j'ai vu perler sous les griffes de fer
Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des
diamants.
Et j'ai vu perler des larmes d'amoour
Qui dureront plus longtemps que les étoiles du ciel.
Et j'ai vu des regards de prière, des regards de
tendresse,
Perdus de charité,
Qui brilleront éternellment dans les nuits et les
nuits.
et j'ai vu des vies tout entières de la naissance à la
mort,
Du baptême au viatique
Se dérouler comme un bel cheveau de laine.
Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau
dans tout le monde
Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prière
Sous l'aile de son ange gardien
Et qui rit aux anges en commneçant de s'endormir.
Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n'y comprend
plus rien
Et qui fourre les paroles du Notre Père à tort et à
travers pêle-mêle dans les paroles du Je vous salue Marie
Pendant qu'un voile déjà descend sur ses paupières
Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix.
J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis.
Je n'ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent
je ne connais rien de si beau dans le monde
Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prière
(Que ce petit être qui s'endort de confiance)
Et qui mélange son Notre Père avec son Je vous salue Marie;
Rien n'est aussi beau et c'est même un point
Où la Sainte Vierge est de mon avis.
Là-dessus.
Et je peux bien dire que c'est le seul point où nous
soyons du même avis. Car généralement nous sommes d'un avis contraire.
Parce qu'elle est pour la miséricorde.
Et moi il faut bien que je sois pour la justice.(...)"
Charles Péguy
Le mystère des Saints Innocents.
08:44 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : charles péguy, le mystère des saints innocents
29.03.2009
Coup de foudre absolu
C'est un coup de foudre absolu, tout neuf, et qui me transporte
(il date de cet après-midi: par le plus grand des hasards, ou plutôt par
celui souvent qui fait prendre au hasard un livre sur une étagère de
bibliothèque qui n'est pas la sienne).
Je n'avais jamais lu une ligne de Péguy. Voici quelques pages parmi
celles que j'ai lues aujourd'hui. Elles me bouleversent et en même temps
elles me font rire. Mais pas d'un rire moqueur. D'un rire qui relève
plus du ravissement à cause du rythme et du panache et de l'obstination.
Comme dans la vie: on peut très bien être bouleversé par quelqu'un, qui
en même temps vous fait vraiment rire.Ou à cause de ça. Ou enfin, bon.
"...Je comprends très bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de conscience.
C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser.
C'est même recommandé. C'est très bien.
Tout ce qui est recommandé est très bien.
Et même ce n'est pas seulement recommandé. C'est prescrit.
Par conséquent c'est très bien.
Mais enfin vous êtes dans votre lit. Qu'est ce que vous nommez votre examen de
conscience, faire votre examen de conscience.
Si c'est penser à toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée, si c'est
vous rappeler toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée
Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-être pas de contrition,
Mais enfin avec un sentiment de pénitence que vous m'offrez, eh bien c'est bien.
Votre pénitence je l'accepte. Vous êtes des braves gens, des bons garçons.
Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la
nuit toutes les ingratitudes du jour,
Toutes les fièvres et toutes les amertumes du jour,
Et si c'est que vous voulez remâcher la nuit tous vos
aigres péchés du jour,
Vos fièvres aigres et vos regrets et vos repentirs
et vos remords plus aigres encore,
Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait
de vos péchés,
de toutes ces bêtises et de toutes ces sottises,
Non, laissez-moi tenir moi-même le livre du Jugement.
Vous y gagnerez peut-être encore;
Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un notaire
et comme un usurier et comme un publicain,
C'est à dire comme un collecteur d'impôts,
C'est- à dire comme celui qui ramasse les impôts,
laissez moi donc faire mon métier et ne faites pas
Des métiers qui n'ont pas à être faits.
Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer et les classer
Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre
Et les graver et les compter et les calculer et les compulser
Et les compiler et les revoir et les repasser
Et les supputer et vous les imputer éternellement
Et les commémorer avec on ne sait quelle sorte de pièté.
Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes éternelles,
Et les sacs de prière et les sacs de mérite
Et les sacs de vertu et les sacs de grâce dans nos impérissables greniers
Pauvres imitateurs, allez-vous à présent vous mêler, -
et imitateurs contraires, imitateurs à l'envers,-
Allez vous vous mettre à lier tous les soirs
Les misérables gerbes de vos affreux péchés de chaque jour.
Quand ce ne serait que pour les brûler, c'est encore trop.
Ils n'en valent même pas la peine.
Pas même de cela même.
Vous n'y pensez que trop, à vos péchés.
Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commetttre.
Pendant qu'il en est encore temps mon garçon,
pendant qu'ils ne sont point encore commis.
Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors.
Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le laboureur
Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé mon ami.
Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures.
C'est beaucoup d'orgueil.
C'est aussi beaucoup de traînasserie. et de paperasserie. Quand le pélérin,
quand l'hôte, quand le voyageur
A longtemps traîné dans la boue des chemins,
Avant de passer le seuil de l'église il s'essuie soigneusement les pieds,
avant d'entrer,
Parce qu'il est très propre.
Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de l'église.
Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuyé les pieds avant d'entrer,
Une fois qu'il est entré il ne pense plus toujours à ses pieds,
Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuyés.
Il n'a plus de coeur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix
Que pour cet autel où le corps de Jésus
Et le souvenir et l'attente du corps de Jésus
Brille éternellement.
Il suffit que la boue des chemins n'ait point passé le seuil du temple.
Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons plus.
On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas propre.
Transporter dans le temple la mémoire même et le souci de la boue
C'est encore transporter de la boue dans le temple.
Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte.
Quand l'hôte arrive chez l'hôte qu'il s'essuie simplement les pieds avant
d'entrer
Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite
Il ne pense pas toujours à ses pieds et à la boue de ses pieds.
Or vous êtes mes hôtes dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui était le Dieu des hôtes.
Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans mon temple
Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans ma nuit.
Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds et qu'on
n'en parle plus.
Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer les pieds.
Et nullement au contraire que ce ne soit pas
De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du chemin
Et que ce ne soit pas de faire traîner sur le seuil auguste de ma nuit
Les traces, les marques des boues
De vos sales chemins de la journée.
Débarbouillez-vous le soir. C'est ça, faire votre examen de conscience. On
ne se débarbouille pas tout le temps.
Soyez comme ce pélerin qui prend de l'eau bénite en entrant dans l'église
et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l'église.
Et il ne prend pas tout le temps de l'eau bénite...(...)"
Charles Péguy
Le mystère des Saints Innocents
pp25-30, édit. Gallimard de 1929, portant en exergue ces mots:
"Dilectissimis in intimo corde" et je ne sais pas traduire "dilectissimis", si quelqu'un sait?
= peut-être: le plus délicieux au plus profond du coeur?
"Le mystère des Saints Innocents" date de 1912, Péguy est mort au combat en 1914
19:47 Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : charles péguy

