11.10.2009
Automne à Versailles, par Proust (et qu'on en finisse!)
(Parce qu' hier une fois de plus j'étais à Versailles, dans le parc du château, et aussi pour la première fois depuis longtemps DANS le château, bon, la chambre du roi, celle de la reine, la galerie des glaces, etc, j'en parlerai j'imagine sur l'éventail, on va pas y couper, mais là, allez: Proust. Et bon sang, ce Proust, ce Proust quand même!)
"Versailles.
"Un canal qui fait rêver les plus grands parleurs sitôt qu'ils s'en approchent et où je suis toujours heureux, soit que je sois joyeux, soit que je sois triste"
(Lettre de Balzac à M. de Lamothe-Aigron)
L'automne épuisé, plus même réchauffé par le soleil rare, perd une à une ses dernières
couleurs. L'extrême ardeur de ses feuillages, si enflammés que toute l'après-midi et la
matinée elle-même donnaient la glorieuse illusion du couchant, s'est éteinte. Seuls, les dahlias,
les oeilets d'Inde et les chrysanthèmes jaunes, violets, blancs et roses, brillent encore sur la
face sombre et désolée de l'automne. A six heures du soir, quand on passe par les Tuileries
uniformèment grises et nues sous le ciel aussi sombre, où les arbres noirs décrivent branche
par branche leur désespoir puissant et subtil, un massif soudain aperçu de ces fleurs d'automne
luit richement dans l'obscurité et fait à nos yeux habitués à ces horizons en cendres une violence
somptueuse. Les heures du matin sont plus douces. Le soleil brille encore parfois, et je peux
voir encore en quittant la terrasse du bord de l'eau, au long des grands escaliers de pierre mon
ombre descendre une à une les marches devant moi.
Je ne voudrais pas vous prononcer ici après tant d'autres (1), Versailles, grand nom rouillé
et doux, royal cimetière de feuillages, de vastes eaux et de marbres, lieu véritablement
aristocratique et démoralisant, où ne nous trouble même pas le remords que la vie de tant
d'ouvriers n'y ait servi qu'à affiner et qu'à élargir moins les joies d'un autre temps que la
mélancolie du nôtre. Je ne voudrais pas vous prononcer après tant d'autres, et pourtant que
de fois, à la coupe rougie de vos bassins de marbre rose, j'ai été boire jusqu'à la lie et jusqu'à
délivrer l'enivrante et amère douceur de ces suprêmes jours d'automne. La terre mêlée de fleurs
fanées et de feuilles pourries semblait au loin une jaune et violette mosaïque ternie.
En passant près du hameau, en relevant le col de mon paletot contre le vent, j'entendis
roucouler des colombes. Partout l'odeur du buis, comme au dimanche des Rameaux, enivrait.
Comment ai-je pu cueillir encore un mince bouquet de printemps, dans ces jardins saccagés par
l'automne. Sur l'eau le vent froissait les pétales d'une rose grelottante. Dans ce grand effeuillement
de Trianon, seule la voûte légère d'un petit pont de géranium balnc soulevait au-dessus de l'eau
glacée ses fleurs à peine inclinées par le vent. Certes depuis que j'ai respiré le vent du large et le sel
dans les chemins creux de Normandie, depuis que j'ai vu briller la mer à travers les branches de
rhododendrons en fleur, je sais tout ce que le voisinage des eaux peut ajouter aux grâces végétales.
Mais quelle pureté plus virginale en ce doux géranium blanc, penché avec une retenue gracieuse sur
les eaux frileuses entre leurs quais de feuilles mortes. O vieillesse argentée des bois encore verts,
ô branches éplorées, étangs et pièces d'eaux qu'un geste pieux a posé ça et là, comme des urnes
offertes à la mélancolie des arbres!
(1) Et particulièrement après MM. Maurice Barrès, Henri de Régnier, Robert de Montesqiou-Fezensac."
Marcel Proust
Les plaisirs et les jours
Regrets et rêveries, II
17:21 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : automne, parc du chateau de versailles, fleurs, eau, marcel proust
07.10.2009
Comme je regrette que l'été soit fini
Comme je regrette que l'été soit fini, pas vous?, les longues journées avant qu'il
fasse nuit, les promenades entre les champs de maïs après le diner, ou au bord
de la mer quand tard il fait si doux qu'on est encore bras nus...
Comme je regrette qu'il soit si vite passé, celui-là, cet été...
Comme j'aime l'été, les hommes avec leurs manches de chemises, roulées,
les jeunes filles divines robes en mousseline d'été. Ou en shorts avec des jambes
couleur de crème brûlée.
Comme je suis triste que l'hiver approche, d'ailleurs l'hiver je suis moche.
Qui aime l'automne?
Il est doré, il est très beau, ouais, ouais, mais il annonce l'hiver et ça gâche tout,
et il promet des ciels couleur de serpillère qui pue l'humidité, de serpillère mouillée.
Qui aime l'hiver? Sûrement pas moi! Il fait trop froid.
Les arbres ont tous l'air morts. Il fait nuit quand on se lève, et il fait nuit pour le
goûter, et ça caille trop pour picniquer et il n'y a pas de fruits rouges au marché.
Franchement je suis triste que l'été soit si vite passé.
20:50 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : été, automne, hiver
24.09.2009
Photo dans l'odeur des beefsteack
Je suis dans la cuisine. Il est 19h30. Je fais cuire des beefsteack pour le diner. La porte est fermée à cause d'Absinthe (le chat) qui saute partout. Louise (ma fille, 14 ans) rentre brusquement. Tiens elle a fini ses devoirs Secret Story serait terminé? Elle me dit: " Attends, je vais te prendre en photo".
J'arrête le feu sous la poële. Elle: "Enlève quand même ton tablier" (Tout est dans le "quand même". Par ailleurs en effet j'ai un beau tablier à carreaux rouges et blancs quand je fais la cuisine). Je l'enlève. Je la regarde.En deux secondes elle m'a photographiée avec son téléphone.
Je regarde la photo.C'est moi. Elle dit: "Je vais la mettre en noir et blanc".
Moi: "Pourquoi?"
Elle: "J'aime bien".
Bon. Je pense aussitôt: qui dans cinquante ans regardera cette photo?
Qui saura que j'étais dans la cuisine au 9eme étage d'un immeuble qui sera peut-être écroulé?
Qui se souviendra de moi? Qui saura qui j'étais? Est-ce que je le sais?
Je rallume le feu sous la poële.Les enfants mangent les beefsteack.L'un part faire du sport. L'autre va chez son père.C'est le troisième jour de l'automne. Je regarde encore cette photo.Je me dis: je vais la mettre sous l'éventail. Je le fais.
21:00 Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : cuisine, beefsteack, photo, enfants, automne, qui on est et tout ça
18.09.2009
La gare
Il est 7h15 le matin quand j'arrive à la gare les jours où je pars faire cours. On voit bien sur cette photo prise hier en partant -que plus près de l'été qui finit que de Noël qui approche très au loin, Noël semble pourtant plus proche.
C'est l'automne qui fait ça, puisque ça sera mardi.
On voit bien à gauche la jolie petite gare qui fait très gare d'autrefois. C'EST une gare d'autrefois où peut-être Tourgueniev est passé quand il rejoignait Pauline Viardot en bas près de la Seine. C'est vraiment une jolie gare au toit pentu, bordé d'une frise en bois. Pourvu qu'elle ne soit pas un de ces quatre remplacée.
On ne voit pas bien en bas du bâtiment blanc la boulangerie où comme dans plein de boulangeries dans ce pays le pain est si bon, la boulangère compte ses centimes avec un oeil perçant, et les apprenties montrent toutes des plus jolis seins les unes que les autres.
On ne voit pas bien juste devant le bâtiment blanc le café devant la gare où Guillaume Depardieu qui a aussi une fille qui s'appelle Louise, en buvait souvent un, et qui n'est plus jamais là puisqu'il est mort depuis presque un an et c'est triste de ne plus jamais le voir là.
On ne voit pas non plus le long du quai, derrière un grillage, les herbes, les branches, les sureaux, tout le charme de cette campagne qui s'accroche, qui résiste, à 25 minutes et pas plus, de Paris.
On ne me voit pas non plus sur le quai, forcément, qui regarde cette photo sur mon téléphone en attendant le train, et qui trouve beau le ciel bleu du matin qui se lève, et belle la pancarte bleue lumineuse du nom de la ville et qui brille ainsi, comme si c'était Beaugency Notre Dame de Cléry Vendôme Vendôme, comme loin très loin un nom de village qui serait égréné par Péguy. On ne me voit pas non plus qui regarde sur la photo les nouveaux lampadaires si moches, trop hauts, qui ressemblent sur la photo à des miradors. On ne me voit pas qui ne peut pas voir, jamais, le coeur complétement tranquille une gare la nuit.
On ne me voit pas qui attend le train en me demandant: ils vont être comment ces quatre vingt élèves de brevet professionnel auxquels je fais cours pour la première fois de l'année scolaire, aujourd'hui? On ne me voit pas essayer de chasser mes idées reçues, mes préventions, mes déjà exaspérations, alors même que je ne les ai, eux, jamais vus. On ne me voit pas être là si inquiète si vivante si heureuse.
09:53 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : gare, matin, automne, charles péguy, guillaume depardieu, ivan tourgueniev, pauline viardot, noël
01.08.2009
L'oreiller de la Belle Aurore
Tout à l'heure je découpais dans un journal de cuisine des photos pour recouvrir un livre (pas de cuisine) à la couverture très moche et aussi pour décorer une enveloppe.
Et sur quoi je tombe?
Je vous le donne en mille. Sur quelque chose que je ne connaissais pas du tout. Et qui m'enchante...
Eh bien voilà: pour faire plaisir à sa mère, -dixit le journal, je ne sais pas sur quoi ils s'appuient hein, je leur fais confiance, les yeux fermés moi, mon exigence scientifique est limitée!-, Brillat-Savarin, le grand cuisinier, a imaginé un truc semble-t-il dément. C'est de la pâte feuilletée farcie de faisan, de bécasse,de foie gras et de truffe!
Et ce plat merveilleux, tout doré et gonflé, qui donne envie de vivre, de vivre, de vivre encore, s'appelle... "L'oreiller de la belle Aurore"!
Bon sang, on est à peine le 1er août, on ne va pas être pressés que ça soit l'automne quand même!
(Ah, et il parait que ce plat exige un Vosne-romanée.)
Bon. Je vous laisse, je vais de ce pas chercher sur internet la recette de cette chose de ouf.
PS:...ah ben il y a plein de recettes, ça semble très connu. Et en plus je lis que Juliette Récamier (à gauche, appuyée contre son oreiller farci de faisan, mais dites pas que c'est une bécasse je vous préviens! regardez plutôt ses mains, ses bras,sa gorge comme on disait,son sourire) était la cousine de Brillat-Savarin. Or hier justement j' avais écrit à son propos un billet -que j'ai enlevé-, c'était la sainte Juliette et j'avais cherché en vain chez moi les lettres que Chateaubriand lui a écrites - je crois qu'ils ont passé leur vieillesse ensemble? -et ne les trouvant pas, je ne savais plus si j'avais eu ce livre ou si je me trompais ou même si ce livre existait ou pire: est-ce que ces lettres existaient? j'en appelais à Solko d'ailleurs qui le sait surement! Et ce soir par le plus grand hasard, la revoilà, revoilà Juliette. Ah la vie est vraiment belle!



