01.11.2009

Une histoire (18)

 

"...Et puis c'est le soir de Noël. On mange des pirokji comme chaque

année en l'honneur du père de ma mère. Et on pense à l'Enfant qui est né

mais chacun plus ou moins et en secret. Puis c'est le matin de

Noël et les cadeaux sous le sapin. Et puis c'est l'heure de mettre le

couvert du déjeuner de Noël et c'est comme si imperceptiblement

mais irrémédiablement Noël était déjà fini. Et puis on mange du christmas

pudding pour le dessert avec une feuille de houx dessus, en l'honneur

de la mère de mon père. Et puis on sort de table trop tard. Et puis la nuit

tombe très vite. Et puis c'est le soir du 26 et il n'a pas appelé.

Et puis c'est la panique et je m'affole, j'envoie donc quoi? des textos affolés.

Par dieu sait qui j'apprends qu'ils sont pour une semaine au pays basque chez

des amis. Je regarde la carte du pays basque. Au moins je sais quelque chose,

je sais qu'il est là-bas. Mais à la peur qu'il ne m'aime plus s'ajoute la peur tout court,

qu'ils aient eu un accident, qu'il soit mort, que lui qui dit tout le temps "je ne suis

jamais malade" alors même qu'il touche toujours avec douleur son bras gauche

sans que j'aie jamais su pourquoi, ait eu une crise cardiaque. Plutôt une crise de foie

me dit ma soeur en rigolant.

Et puis c'est la fin des vacances scolaires. Je me fâche au téléphone.Je vois que mes

textos lui parviennent. Il n'est pas du tout mort. Mais il n'appelle toujours pas. Il ne peut

pas appeler. Il est sûrement rentré à Paris. Il ne veut pas appeler. Il ne veut plus appeler.

Il n'appelle pas. Il n'appelle pas. Il ne répond pas. Il laisse le téléphone sonner. Je n'ai plus envie de

me fâcher.Il continue de ne pas appeler. Je continue à l'aimer. Je suis désespérée. C'est le

nouvel an. J'écris un tendre texto et "bonne année". Mais les jours passent.

Sans appel, sans un mot, sans nouvelles.

Le pire alors -comme toujours?-  c'est les amis: "On te l'avait bien dit. On t'avait prévenue".

J'interdis alors à quiconque de dire de lui: "ce connard", et je pleure des heures comme une

sotte dans mon lit tous les soirs (...)"

 

à suivre

Une histoire (17)

Merci beaucoup à ceux qui lisent cette "Histoire", à ceux qui

écrivent des commentaires, à ceux aussi qui n'en écrivent pas,

et je le comprends aussi, merci! Je continue. Zou!

 

"... " Allez je te dépose à l'Opéra", il dit ça. "Tu ne diras pas

que je ne m'occupe pas de toi". Il ajoute ça. On ne dit rien

dans la voiture je crois, il y a des moments dont je ne me

souviens plus exactement. Peut-être que je bafouille ou que

je parle de ce peintre que je ne connais pas et dont l'autre soir

il m'a écrit le nom sur un bout de papier. Il y a beaucoup de

circulation. Les gens ne sont pas au restaurant. Ils sont là dans

les magasins. On est le 24 décembre.Il est quinze heures.C'est

le bordel, on roule très mal, il  a hâte de me déposer et moi aussi.

Mais on est civilisés. (Enfin,si peu!)

Et enfin, je suis dans la rue. Une tristesse immense me tombe dessus.

Je trouve tout ridicule, dérisoire, pathétique.Il va me gâcher Noël ce

bel amour que personne même aux heures les plus sombres que j'ai

vécues personne n'a jamais pu me gâcher.Je ne lui en veux pas. Je m'en

veux à moi. Nous sommes perdus, nous sommes tous perdus là à courir

dans les rues, c'est Noël et c'est d'un triste. Je m'achète alors une énorme

botte de roses sublimes. Dans le train qui me ramène chez moi elle m'encombre,

tout le monde regarde ce bouquet derrière lequel je disparais. A mes enfants,

à mes parents je mens sobrement, je dis que c'est lui qui pour Noël m'a donné

ces roses si belles. Mais je ne dis rien du livre qu'il m'a offert, -que je n'ai jamais

ouvert, et puis que j'ai vendu.

A 18 heures en tablier  je beurre des petis canapés pour le réveillon. Toute la famille

est dans ma cuisine. Et il appelle. Je peux à peine répondre. Je suis stupéfaite de cet

appel. Il dit qu'il roule depuis deux heures, qu'il est sur une aire d'autoroute. J'imagine

sa femme qui boit un café pendant qu'il me parle. Je vois ses cheveux blonds à elle, sa

montre très chère, leurs bagages dans le coffre. Sa voix est brûlante et grave,elle me remplit.

"Je n'en peux plus" dit-il." Je t'appelle, tu vois je t'appelle, je vais t'appeler tout le temps,

tu me manques trop, je n'en peux plus, c'est trop dur pour moi,

je t'aime comme un fou.Tu m'entends petite chérie? tu m'entends mon bel amour?" J'entends les

voitures qui passent à toute berzingue derrière lui,il n'écoute pas ce que je réponds, il n'attend pas

que je réponde. "Je t'appelle ce soir". Il a raccroché. Je recommence à beurrer les canapés(...)"

Une histoire (16)

 

"...C'est un restaurant marocain. Ah ah ce n'est pas le meilleur. Ni le

pire. Comme nous deux quoi. Comme nos vies. Il est désert. Il n'y

a sans doute jamais grand monde dans les restaurants à midi le vingt

quatre décembre. Je ne sais pas. Je ne me suis jamais penchée sur cette

question.C'est sûrement normal. Le soir tout le monde réveillonne et il

va manger du caviar, le meilleur, et du saumon, le meilleur, et moi je

serai avec mes enfants et avec mes parents et on mangera des pirojki

car tous les noël c'est ce qu'on mange des pirojki.Tout est normal.Tout

suit son cours.

Je me souviens très bien que j'avais un manteau noir et une épouvantable

écharpe en mohair couleur de framboise avec des rayures framboise plus

foncée que j'avais tricotée au point mousse un jour où je ne sais pas ce qui

m'était passé par la tête, rien, sauf l'envie de tricoter,et les poils du mohair

dégueulassaient tout le noir du manteau, comme si un chat framboise m'avait

fait un gros câlin, c'était atroce et je savais qu'il le remarquerait.

A-t-il eu un jour l'air plus fatigué que ce jour-là? Je ne crois pas.

Il était là, il me regardait l'air courroucé, j'étais là, et plus on se regardait

comme ça en silence en attendant de commander ce qu'on mangerait, plus

mon esprit et mon coeur et mon ventre s'obscurcissaient, j'avais des poils

de mohair framboise qui me sortaient des oreilles, du nez, qui poussaient

sur mes mains, j'en avais partout. Je m'empêchais de pleurer parce que

si je pleurais il aurait soupiré, se serait levé et se serait barré.

Je savais en même temps que cela aurait été à moi de me lever, de partir,

d'être enfin cette grande dame dont parle cette allumée de Virginia

Woolf quand elle dit " Les dieux qui ne perdent jamais une occasion de blesser,

et de gâcher la vie humaine, sont sérieusement déconcertés si, en dépit de

tout, on se conduit en grande dame".

Mais je suis restée. Il m'a donné un livre somptueux. C'était son cadeau de

Noël.En jetant plus tard chez moi le papier cadeau qui l'enveloppait, un petit

papier a glissé, c'était le reçu du chèque libellé à l'ordre de son bureau. Je n'en

ai même pas été affligée.

On a mangé.  A un moment j'ai cru qu'on sortirait de table pour aller à cet hôtel

tout près que nous connaissions mais non.La dernière bouchée avalée, il m'a

dit "Je t'appelle dans deux ou trois jours". J'ai dit "ok". Je me suis levée.On

était debout près de la table. J'ai eu envie de me jeter sur lui, de le pousser,

de le renverser par terre, de lui arracher sa veste, sa chemise, de toucher le

chaud de sa poitrine,mais je n'ai rien dit, je l'entendais déjà me dire "Bon ben

aurevoir" sur le trottoir.

Mais il a dit mon prénom, et avec un visage sinistre, plein de réprobation, il m'a

tendu, oubliée sur la banquette où j'étais assise, mon écharpe en mohair pleine

de poils, abandonnée, "ton écharpe", on aurait dit qu' elle pleurait à chaudes larmes,

elle. Aucune tenue.(...)"

 

A suivre?

Une histoire (15)

 

"... Alors c'est le 24 décembre. On doit déjeuner ensemble. Au

dernier moment, la veille, il a dit: "on déjeune ensemble".Je ne

m'y attendais pas.

Je ne sais pas quand il doit partir, l'après-midi? le lendemain? le

lendemain de Noël? Je me garde bien de le lui demander.

Je demande juste où on déjeune et à quelle heure.

De plus en plus souvent  il dit :" Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimes pas

vraiment, tu vas m'oublier, tu ne sauras même plus que j'ai existé".

Ainsi quand je dis "je t'aime", répond-il:  "foutaises, foutaises!".

C'est donc désormais au bout de quelques folles semaines, comme ça

entre nous: c'est moi surtout qui l'aime, de toute évidence - quoique ce ne soit

que mon évidence- tandis que lui s'insurge: "me raconte pas d'histoire!",

et les reproches que je ne  prononce jamais -"mais non c'est toi qui ne m'aime pas"

sous-entendu: "tu n'as jamais de temps pour moi", sont au contraire dans sa bouche

à lui, sa foutue bouche dont je suis dingue.

Nos paroles sont inversées.

Nos paroles sont si semblables.

Nos paroles sont éternelles: tu m'aimes, tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimes pas, tu m'aimes.

 

C'est Noël, tout Paris est illuminé.  Sur le front des cadeaux, sur celui des repas, mes courses

sont faites, je suis prête, c'est même peut-être la première fois ce Noël -là, que curieusement

je ne suis pas à la ramasse. Mais je suis prise dans une anxiété qui grandit, qui grossit, qui

prend maintenant toute la place dans ma vie, je sens les choses non pas se déliter

mais s'emmêler, s'emmêler à ne plus pouvoir les démêler: il est pris dans un piège, je ne

comprends pas lequel. Je ne sais pas comment l'en délivrer. Ce n'est pas moi qui l'ai tendu (...)"