21.05.2011
En queue de pie
Nous étions si heureux, il était si gentil. Il plissait les yeux et disait: "je suis épris".
La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était il y a trois ans à peu près, il
lisait "Ma vie" de Trotsky assis sur le lit, charmant, impressionnant, si massif, si élégant,
en queue de pie. J'ai dit: "Oh désolée, je repasserai". Il a dit " oh vous savez, elles sont toutes
repassées". J'ai dit: "Mais quoi?" "Mais...mes chemises pardi". Je ne pensais pas aux chemises,
je ne voulais pas le déranger, c'est pénible le bruit de l'aspirateur quand on lit Trotsky.
Mais il a dit "faites, faites" et j'ai passé l'aspirateur partout, ça m'a pris un moment, elle
est immense cette suite, à la maison je vais beaucoup plus vite. Il a soulevé ses jambes
quand j'ai fait le tour du lit. Il m'a dit "my name is Dominique and you?"
Les fois suivantes -on se voyait trois ou quatre fois par an, ce n'est pas beaucoup me
direz vous mais si on est amoureux c'est beaucoup- avez-vous été déjà vraiment amoureux?
c'est lui qui passait l'aspirateur. D'abord. Ensuite je ne le raconterai pas, ça n'appartient
qu'à nous. Mais il me disait "tu es la seule femme normale que je connaisse. Tu t'en
fous de ma queue de pie, de Trotsky, tu m'aimes, je t'aime, personne n'a pour moi cette
douceur, tu es la seule femme au monde qui me fout la paix, tu comprends?"
Je comprenais, on s'aimait.
Et puis samedi dernier on avait rendez-vous, comme on le faisait, au même endroit, dans
cette chambre, en secret. Il avait l'air embarrassé. "Ma chérie, ma douce chérie, je vais
être président des français, je ne pourrai plus jamais venir" .Mon coeur s'est arrêté. Il s'est
mis à pleurer. Tous les deux on pleurait. Je le berçais, il me berçait.
J'ai dit "je comprends, ne t'en fais pas, je comprends".
Il a dit "c'est ça qui me poignarde le coeur".
Et on s'est endormis.
Quand je me suis réveillé, il était nu, il m'a dit "ma chérie" mais je n'ai pas voulu. Un homme,
je ne sais pas, peut faire l'amour peut-être avec une femme que jamais il ne reverra, pas moi
je ne voulais pas, je ne pouvais pas, il a insisté, je ne sais pas ce qui lui a pris, je me suis débattue
et puis je suis partie, j'espérais qu'il me rattrape et puis voilà, je pleurais, je ne savais plus
ce que je faisais, je savais que je ne le reverrais jamais, mes collègues m'ont demandé
affolés ce qui se passait, j'ai dit ce qu'il me disait que tous les autres disaient, qu'il m'avait
agressée, je n'ai pas pu dire qu'on s'aimait, ce n'est qu'à nous, ils auraient tout gâché, ils
ne m'auraient pas crue, et puis je pleurais trop, et tout s'est enchaîné.
C'est moi sa femme, c'est à moi qu'il pense quand il a dit "ma femme que j'aime plus que tout au
monde". Il le disait: "tu es ma femme secrète".
Il est là, il est là maintenant, il est tout près, nous sommes dans le même pays, nous sommes
à quelques rues, il n'est pas loin, nous respirons le même air, il disait "je voudrais toujours
rester ici, dans tes bras, t'emmener au restaurant simplement, te faire plaisir vraiment".
Je disais que ce n'était pas grave, que c'était bien aussi les toblerone du mini-bar.
11:03 | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note


Commentaires
Magnifique! Cela rehausse le niveau qui en avait bien besoin.
J'espère que tu vas bien, Sophie. Bises
Écrit par : Fanfan | 21.05.2011
Une histoire folle et belle, vous brodez merveilleusement bien, la seule version qui ne pourra jamais s'envisager, et si c'était "ça" ? Si c'était vrai... ?
Écrit par : frasby | 23.05.2011
Merci Sophie pour cette belle fiction, meilleure que la réalité! Vives amitiés M.L.
Écrit par : meregrand | 23.05.2011
Avec un "avocat" comme vous Nafissatou a du souci à se faire... Désolée, mais même pris au 36ème degré votre version roman-photo de ce drame ne m'inspire que colère et déception.
Écrit par : Marie | 24.05.2011
- Fanfan: merci; et puis je suis confuse: je ne t'ai pas remerciée pour le thé de Taïwan? pardonne-moi si cela est possible, je suis désolée, c'est nul alors ça
- Frasby: merci aussi Frasby
- Mèregrand: c'est joli: "vives" amitiés! moi aussi!
Écrit par : Sophie | 24.05.2011
- Marie: il y a une bonne solution: ne remettez plus les pieds ici
Écrit par : Sophie | 24.05.2011
Contrairement à Marie, je trouve formidable de réussir à nous faire sourire d'une si sordide et terrible histoire ;-) Merci
Écrit par : Kyra | 24.05.2011
Chère Sophie, je ne pensais pas vous fâcher à ce point... Et je continuerai à vous lire avec plaisir, sans être toujours d'accord avec vous... ça arrive entre amies, non?
Écrit par : Marie | 25.05.2011
- Kyra: merci Kyra (quel prénom mystérieux!)
- Marie: mais c'est vous qui étiez fâchée, pas moi! ceci dit éclairez-moi (par mail): je n'ai pas compris qui vous êtes, merci!
Écrit par : Sophie | 25.05.2011
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