09.11.2009
Sacy est aussi le village où est né Restif de la Bretonne
"...Pendant près de vingt ans je me suis senti sans racines. Je me
voulais ainsi, sans autres attaches en ce monde que pour des liens
ou pour des lieux librement choisis. Ces liens, ces lieux, ce furent surtout
ceux de la Grèce. J'y ai vécu, séjourné des années. Parfois, allongé sur
des rochers brûlants ou à l'ombre des arbres, je regardais la mer trembler
sous le soleil, les murs éblouissants des maisons passées à la chaux, et il
m'arrivait alors de penser à Sacy comme à un pays très lointain, un peu
étrange, en tout cas étranger à mes goûts, à mes préoccupations du
moment. C'est ici que je suis né, pensais-je, en Grèce. Je suis un enfant du
soleil, de la chaleur, des terres sèches et brûlées, de la mer tiède. Je ne
suis pas un enfant des forêts. Aujourd'hui après plusieurs années d'absence
(d'absence de la Grèce où je ne suis plus retourné depuis huit ans) je sens que
ce village et ce terroir, ce minuscule finage entre quatre vallées, entre la
Cure et le Serein, instillent peu à peu en moi leurs vignes, leurs forêts, leurs
pierres jaunes et tendres, comme un sang séculaire revenant dans des membres
longtemps ankylosés. (...) Dans ma bouche et dans mon palais, le bouquet jaune
du chablis, la verseur sèche de l'aligoté, le sombre tanin du gamay ont remplacé
l'ambre clair du vin résiné, le sang épais du mavrodaphni (ce vin que j'aimais tant
en Arcadie, noir, presque coagulé mais corsé, rugueux, un vin de fauve pensais-je
et quand je demandais son nom au paysan qui me l'offrait, près de Némée, il me
dit simplement: ici on dit sang d'Héraclès). D'ailleurs en écrivant ces lignes, j'ai
sur ma table un Chablis 1970. J'en sirote quelques verres entre les phrases. Il a
déjà un goût de vin vieilli, patient, qui raconte une toute autre histoire que celle des
vins blancs de Grèce. Là-bas à chaque gorgée on a le goût des pins, des troncs écorcés,
un lourd parfum de térébinthe très surprenant la première fois mais qui fait naître
au fond du gosier la chaleur des broussailles et le cri des insectes, cet arrière-gout
de musc qu'a le vrai résiné lorsqu'il a fermenté dans des outres de chèvre. Ici c'est
plus un goût de bois vieilli, travaillé, le goût d'ombre des lentes fermentations (...)"
Jacques Lacarrière
Chemin faisant 1977
12:05 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

