01.11.2009
Une histoire (16)
"...C'est un restaurant marocain. Ah ah ce n'est pas le meilleur. Ni le
pire. Comme nous deux quoi. Comme nos vies. Il est désert. Il n'y
a sans doute jamais grand monde dans les restaurants à midi le vingt
quatre décembre. Je ne sais pas. Je ne me suis jamais penchée sur cette
question.C'est sûrement normal. Le soir tout le monde réveillonne et il
va manger du caviar, le meilleur, et du saumon, le meilleur, et moi je
serai avec mes enfants et avec mes parents et on mangera des pirojki
car tous les noël c'est ce qu'on mange des pirojki.Tout est normal.Tout
suit son cours.
Je me souviens très bien que j'avais un manteau noir et une épouvantable
écharpe en mohair couleur de framboise avec des rayures framboise plus
foncée que j'avais tricotée au point mousse un jour où je ne sais pas ce qui
m'était passé par la tête, rien, sauf l'envie de tricoter,et les poils du mohair
dégueulassaient tout le noir du manteau, comme si un chat framboise m'avait
fait un gros câlin, c'était atroce et je savais qu'il le remarquerait.
A-t-il eu un jour l'air plus fatigué que ce jour-là? Je ne crois pas.
Il était là, il me regardait l'air courroucé, j'étais là, et plus on se regardait
comme ça en silence en attendant de commander ce qu'on mangerait, plus
mon esprit et mon coeur et mon ventre s'obscurcissaient, j'avais des poils
de mohair framboise qui me sortaient des oreilles, du nez, qui poussaient
sur mes mains, j'en avais partout. Je m'empêchais de pleurer parce que
si je pleurais il aurait soupiré, se serait levé et se serait barré.
Je savais en même temps que cela aurait été à moi de me lever, de partir,
d'être enfin cette grande dame dont parle cette allumée de Virginia
Woolf quand elle dit " Les dieux qui ne perdent jamais une occasion de blesser,
et de gâcher la vie humaine, sont sérieusement déconcertés si, en dépit de
tout, on se conduit en grande dame".
Mais je suis restée. Il m'a donné un livre somptueux. C'était son cadeau de
Noël.En jetant plus tard chez moi le papier cadeau qui l'enveloppait, un petit
papier a glissé, c'était le reçu du chèque libellé à l'ordre de son bureau. Je n'en
ai même pas été affligée.
On a mangé. A un moment j'ai cru qu'on sortirait de table pour aller à cet hôtel
tout près que nous connaissions mais non.La dernière bouchée avalée, il m'a
dit "Je t'appelle dans deux ou trois jours". J'ai dit "ok". Je me suis levée.On
était debout près de la table. J'ai eu envie de me jeter sur lui, de le pousser,
de le renverser par terre, de lui arracher sa veste, sa chemise, de toucher le
chaud de sa poitrine,mais je n'ai rien dit, je l'entendais déjà me dire "Bon ben
aurevoir" sur le trottoir.
Mais il a dit mon prénom, et avec un visage sinistre, plein de réprobation, il m'a
tendu, oubliée sur la banquette où j'étais assise, mon écharpe en mohair pleine
de poils, abandonnée, "ton écharpe", on aurait dit qu' elle pleurait à chaudes larmes,
elle. Aucune tenue.(...)"
A suivre?
14:42 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note


Commentaires
Sophie, une grande dame, vraiment et en même temps une petite fille...
Mais surtout une femme, une femme qui a du coeur et aussi, la plume d'un bon écrivain !
Ecrit par : Lydie | 01.11.2009
Oui Sophie, à suivre. Nous ne lâchons pas la femme au manteau noir avec écharpe mohair framboise au point mousse.
Ecrit par : Michèle | 01.11.2009
Sophie. Vous allez voir que toutes les femmes qui lisent votre blog seront bientôt repérables à des écharpes mohair framboise au point mousse ! Le panache blanc à l'heure d'internet !
Ecrit par : Pascal Adam | 01.11.2009
- Pascal: ce sont des billets sponsorisés par Phildar et Bergère de France
Ecrit par : Sophie | 01.11.2009
- Lydie: non, juste 1m62, la taille de la française moyenne que je suis et pas du tout non plus un écrivain, mais c'est très gentil, merci!
- Michèle: merci beaucoup, ça me fait plaisir que vous lisiez l'éventail
Ecrit par : Sophie | 01.11.2009
Le plaisir est pour moi, Sophie, de lire l'éventail. Et vous voyez bien qu'à cause de ce que nous disons, nous nous faisons une idée les uns des autres. Nos rencontres par les mots nous inventent et je trouve que c'est très bien.
Ecrit par : Michèle | 01.11.2009
Ne dites pas de mal de votre petite écharpe, si toutes les petites écharpes pouvaient être aussi émouvantes. Beaucoup de tenue au contraire...
Ecrit par : Frasby | 02.11.2009
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