01.11.2009

Une histoire (22)

 

" C'est une histoire avec une femme qui parle de son écharpe pour ne pas parler

du reste, qui parle de ses yeux à lui pour ne pas parler de ses mains,à lui, pour ne

pas dire ce que ça faisait quand leurs mains se touchaient, ni le reste, une histoire

avec une femme éperdue, qui parle de leurs difficultés pour ne pas parler de leur plaisir.

Ou l'inverse. C'est une histoire avec beaucoup de pluie, de pas-pluie, d'attentes et de peaux

et de conversation et de brusques bouffées d'amour, à en rendre grâce au Ciel ou au diable.

C'est une histoire avec le manque de l'argent et le trop d'argent. C'est une histoire avec

des enfants qui ne comprennent pas ce qui se passe avec leur mère, qui la voit ravagée,

effondrée, ressucitée, qui ne peut plus faire à manger, qui ouvre des sachets de purée mousseline,

qui oublie de racheter du ketchup, qui pleure, qui rit, qui attend, qui cache la vérité et puis qui dit

la vérité.

C'est une histoire où tout a une place: le stade de France, Vincent Delerm, les voitures, les places

où se garer,les miettes sur les nappes, les sculpteurs oubliés, les idées qu'on se fait, les

chagrins immémoriaux, les passages à vide et les factures des librairies, les gaffes, les mots en trop,

les bouquets de roses et nos guerres, la guerre de 14 alors que nous aurions dû parler de celle

d'Algérie qui coulait dans ses veines d'enfant, une histoire avec n'en déplaise à certains de la haine,

bien sûr de la haine, et de la laine, ah ah, et de la peine et de l'amour.

C'est une histoire simple,  avec ceux qui regardent et qui sourient, ceux qui lisent et qui ont tout compris,

ceux aussi et souvent pas les mêmes- et dieu en soit loué- que l'extrême douceur et l'extrême

violence ont épargnés, ceux qui ont besoin de points sur les i et ceux qui me regardaient

l'aimer avec bienveillance, et pour moi et pour lui.

C'est une histoire, comment le dire plus simplement?  avec un homme pour lequel je suis

heureuse de ne pas éprouver le moindre ressentiment. C'est une histoire comme un millier.(...)"

 

A suivre, mais that's good, c'est presque fini!

 

Une histoire (21)

 

" C'est un homme perdu dans ses pensées que j'ai donc

au début du mois de mars retrouvé. C'est un homme dont

le portefeuille est toujours plein à craquer de billets. C'est

un homme qui paie toutes les additions, qu'on soit deux, douze

ou trente. C'est un homme qui a honte de l'argent de sa femme

et qui jouit de l'argent de sa femme. C'est un homme qui pour se

disculper me dit un jour d'un ton très assuré que les parking de Roissy

sont trop chers, de la même façon qu'une jeune fille dit qu'elle a

plusieurs amants, juste pour frimer.On lui demanderait leurs prénoms

qu'elle n'y aurait même pas pensé, on lui demanderait le prix de ces parking

qu'il serait bien embarrassé. C'est un homme qui aime d'autres femmes que la

sienne mais qui la chérit plus que toutes.

C'est un homme loyal et qui ment tout le temps.C'est un homme brutal, et c'est un

agneau. C'est un homme qui se bat toute la journée, et qui dort mal la nuit. C'est un

homme harassé, et qui s'est acharné à être harassé. C'est un homme qui a construit

pierre à pierre son malheur et qui le sait très bien. C'est un homme qui ne croit en rien

mais qui pied à pied défend les condamnés à mort.

C'est un homme dont je suis la reine et qui a pour moi une irrémisssible haine (...)"

 

A suivre

Une histoire (20)

 

" ...Et puis un jour, un soir plutôt, mais pas très tard, vers 20h

ou 20h30 à l'heure où il sort de son bureau, on est en mars, mon

portable sonne je vois son nom s'afficher, et j'explose en mille

morceaux. Je l'imagine aussitôt qui fait les cent pas dans la rue

pendant qu'une beauté l'attend un peu plus loin, discrétement

ou en rouspétant avec délicatesse, une femme douce, il les choisit

plutôt ainsi, il a raison d'ailleurs, il a bon goût!, elles se sont déjà,

une, deux, et même trois, succédées m'a-t-on tenu bien soigneusement in-

formée.Ce qui n'a pas changé d'un pouce mon amour pour lui. Je ne l'aimais

pas parce qu'il m'aimait.J'aimais qu'il m'aime parce que c'était plus

pratique pour l'aimer. Mais qu'il en aime d'autres n'avait pas de raison de me

le faire moins aimer. Hé, je ne dis pas le contraire non plus. Je dis que cela

n'avait rien à voir.En tout cas c'est comme ça dans cette histoire.

 

Bon,c'était le soir. Je voyais le ciel par la fenêtre. J'entendais qu'il

parlait, sans comprendre bien ce qu'il disait. Il grommellait des choses

comme: "j'étais mal", des vérités quoi, auxquelles j'aurais pu facilement

répondre "moi aussi" mais je n'en avais aucune envie.

Sa voix glissait dans moi comme s'il me pénétrait, c'était doux et c'était fort,

et c'était plus que je ne pouvais au Ciel en demander. Il m'avait appelée.

 

On s'est revus. On s'est re-aimés. Pareil. Comme avant. Plus qu'avant. Encore

davantage dorénavant. Mais sans qu'il ait plus de temps.Tout le monde s'agitait,

et criait: "tu es folle". Ah comme je m'en fichais! Je me délectais de lui, et lui de

moi je crois.

Nous n'avons jamais, jamais parlé de sa disparition. Même pas la plus petite

allusion, ni lui ni moi.Il m'avait rappelée. J'avais la chance d'être encore ici

ou là, dans ses bras, j'écoutais ses soupirs, je riais avec lui, il était insupportable

parait-il mais très supportable pour moi. Le "meilleur" quoi! de toute façon ses yeux

noirs étaient impossibles à désaimer, moi je  les sur-aimais.

Qui n'a jamais marché des heures au bord du précipice? Qui n'a jamais éprouvé

cette volupté? (...)"

 

A suivre


 

Une histoire (19)

 

"....Le peintre dont il m'avait parlé je l'ai oublié. J'ai longtemps

gardé son nom écrit de sa main sur ce petit morceau de papier

qu'il avait déchiré (sur la nappe d'une brasserie? sur un coin de

journal?), je l'ai longtemps gardé dans le rabat de mon agenda.

Tu parles d'un porte-bonheur!

Ce même jour il m'avait parlé pendant des heures de la guerre

de 14 et ça je me souviens très bien qu'à la fin tous les deux on avait

pleuré, il avait vite essuyé ses yeux mais il m'avait dit c'est pour

ça que je t'aime. J'avais sauté sur cette chose qu'il disait:" pourquoi?

pourquoi? pourquoi tu m'aimes à cause de la guerre de 14?". Mais

évidemment, impossible qu'il dise quoi que ce soit à ce sujet. Il m'aimait

à cause de la guerre de 14 point final et puis c'est marre et puis c'est tout

et circulez ya rien à voir.

Je me souvenais donc de tout ça, même ce dont je ne me souvenais pas.C'est

fou tout ce à quoi on pense pendant l'absence. Il me plaisait, il me manquait,

j'étais vexée, je souffrais comme une damnée, j'aurais voulu être verte de rage,

sans jamais en être capable, j'aurais voulu ne plus l'aimer puisqu'il avait disparu,

mais ça ne marche pas comme ça, c'est bien connu, il me manquait, il devenait

encore plus précieux parce qu'il avait disparu, je l'aimais, je ne lui en voulais pas,

je voulais juste des mots, des mots, des mots de lui qui auraient dit: "je ne veux plus

te voir", "c'est fini notre histoire", ou "j'en ai assez" ou "je suis désolé".

J'aurais voulu des mots. Des mots quoi, des pauvres mots, même inutiles, forcément

inutiles, pauvres et vains, mais des mots, des mots quand même, des mots là où c'était

béant, des mots, des bouts de phrases, même cent fois dites, et pas ce silence.

 

Alors deux puis trois puis quatre puis cinq puis six puis sept puis huit semaines passèrent.

Le silence continuait sans s'épaissir. C'est comme s'il avait été là. je le sentais là, tout près

de moi. Je devenais cinglée. Il y avait plein de rats dans les tranchées, c'était mon compagnon

de guerre, on était deux soldats empêchés de se parler.Vous me trouvez siphonée? Oh c'est

que vous savez pas comme je l'aimais. Je l'aimais complètement.Mais à vivre. Pas à crever.

Avec ma légendaire- petite- écharpe- framboise- en mohair- au point mousse- qui perdait ses poils

partout- comme un vieux matou!

Et puis un jour..."

 

A suivre (vous n'en avez vraiment pas assez? je dis pas ça par coquetterie,

euh si, je le demande en vrai. De toutes façons il va bien falloir en finir, ça

commence moi à me taper un peu sur les nerfs!)



Une histoire (18)

 

"...Et puis c'est le soir de Noël. On mange des pirokji comme chaque

année en l'honneur du père de ma mère. Et on pense à l'Enfant qui est né

mais chacun plus ou moins et en secret. Puis c'est le matin de

Noël et les cadeaux sous le sapin. Et puis c'est l'heure de mettre le

couvert du déjeuner de Noël et c'est comme si imperceptiblement

mais irrémédiablement Noël était déjà fini. Et puis on mange du christmas

pudding pour le dessert avec une feuille de houx dessus, en l'honneur

de la mère de mon père. Et puis on sort de table trop tard. Et puis la nuit

tombe très vite. Et puis c'est le soir du 26 et il n'a pas appelé.

Et puis c'est la panique et je m'affole, j'envoie donc quoi? des textos affolés.

Par dieu sait qui j'apprends qu'ils sont pour une semaine au pays basque chez

des amis. Je regarde la carte du pays basque. Au moins je sais quelque chose,

je sais qu'il est là-bas. Mais à la peur qu'il ne m'aime plus s'ajoute la peur tout court,

qu'ils aient eu un accident, qu'il soit mort, que lui qui dit tout le temps "je ne suis

jamais malade" alors même qu'il touche toujours avec douleur son bras gauche

sans que j'aie jamais su pourquoi, ait eu une crise cardiaque. Plutôt une crise de foie

me dit ma soeur en rigolant.

Et puis c'est la fin des vacances scolaires. Je me fâche au téléphone.Je vois que mes

textos lui parviennent. Il n'est pas du tout mort. Mais il n'appelle toujours pas. Il ne peut

pas appeler. Il est sûrement rentré à Paris. Il ne veut pas appeler. Il ne veut plus appeler.

Il n'appelle pas. Il n'appelle pas. Il ne répond pas. Il laisse le téléphone sonner. Je n'ai plus envie de

me fâcher.Il continue de ne pas appeler. Je continue à l'aimer. Je suis désespérée. C'est le

nouvel an. J'écris un tendre texto et "bonne année". Mais les jours passent.

Sans appel, sans un mot, sans nouvelles.

Le pire alors -comme toujours?-  c'est les amis: "On te l'avait bien dit. On t'avait prévenue".

J'interdis alors à quiconque de dire de lui: "ce connard", et je pleure des heures comme une

sotte dans mon lit tous les soirs (...)"

 

à suivre

Une histoire (17)

Merci beaucoup à ceux qui lisent cette "Histoire", à ceux qui

écrivent des commentaires, à ceux aussi qui n'en écrivent pas,

et je le comprends aussi, merci! Je continue. Zou!

 

"... " Allez je te dépose à l'Opéra", il dit ça. "Tu ne diras pas

que je ne m'occupe pas de toi". Il ajoute ça. On ne dit rien

dans la voiture je crois, il y a des moments dont je ne me

souviens plus exactement. Peut-être que je bafouille ou que

je parle de ce peintre que je ne connais pas et dont l'autre soir

il m'a écrit le nom sur un bout de papier. Il y a beaucoup de

circulation. Les gens ne sont pas au restaurant. Ils sont là dans

les magasins. On est le 24 décembre.Il est quinze heures.C'est

le bordel, on roule très mal, il  a hâte de me déposer et moi aussi.

Mais on est civilisés. (Enfin,si peu!)

Et enfin, je suis dans la rue. Une tristesse immense me tombe dessus.

Je trouve tout ridicule, dérisoire, pathétique.Il va me gâcher Noël ce

bel amour que personne même aux heures les plus sombres que j'ai

vécues personne n'a jamais pu me gâcher.Je ne lui en veux pas. Je m'en

veux à moi. Nous sommes perdus, nous sommes tous perdus là à courir

dans les rues, c'est Noël et c'est d'un triste. Je m'achète alors une énorme

botte de roses sublimes. Dans le train qui me ramène chez moi elle m'encombre,

tout le monde regarde ce bouquet derrière lequel je disparais. A mes enfants,

à mes parents je mens sobrement, je dis que c'est lui qui pour Noël m'a donné

ces roses si belles. Mais je ne dis rien du livre qu'il m'a offert, -que je n'ai jamais

ouvert, et puis que j'ai vendu.

A 18 heures en tablier  je beurre des petis canapés pour le réveillon. Toute la famille

est dans ma cuisine. Et il appelle. Je peux à peine répondre. Je suis stupéfaite de cet

appel. Il dit qu'il roule depuis deux heures, qu'il est sur une aire d'autoroute. J'imagine

sa femme qui boit un café pendant qu'il me parle. Je vois ses cheveux blonds à elle, sa

montre très chère, leurs bagages dans le coffre. Sa voix est brûlante et grave,elle me remplit.

"Je n'en peux plus" dit-il." Je t'appelle, tu vois je t'appelle, je vais t'appeler tout le temps,

tu me manques trop, je n'en peux plus, c'est trop dur pour moi,

je t'aime comme un fou.Tu m'entends petite chérie? tu m'entends mon bel amour?" J'entends les

voitures qui passent à toute berzingue derrière lui,il n'écoute pas ce que je réponds, il n'attend pas

que je réponde. "Je t'appelle ce soir". Il a raccroché. Je recommence à beurrer les canapés(...)"

Une histoire (16)

 

"...C'est un restaurant marocain. Ah ah ce n'est pas le meilleur. Ni le

pire. Comme nous deux quoi. Comme nos vies. Il est désert. Il n'y

a sans doute jamais grand monde dans les restaurants à midi le vingt

quatre décembre. Je ne sais pas. Je ne me suis jamais penchée sur cette

question.C'est sûrement normal. Le soir tout le monde réveillonne et il

va manger du caviar, le meilleur, et du saumon, le meilleur, et moi je

serai avec mes enfants et avec mes parents et on mangera des pirojki

car tous les noël c'est ce qu'on mange des pirojki.Tout est normal.Tout

suit son cours.

Je me souviens très bien que j'avais un manteau noir et une épouvantable

écharpe en mohair couleur de framboise avec des rayures framboise plus

foncée que j'avais tricotée au point mousse un jour où je ne sais pas ce qui

m'était passé par la tête, rien, sauf l'envie de tricoter,et les poils du mohair

dégueulassaient tout le noir du manteau, comme si un chat framboise m'avait

fait un gros câlin, c'était atroce et je savais qu'il le remarquerait.

A-t-il eu un jour l'air plus fatigué que ce jour-là? Je ne crois pas.

Il était là, il me regardait l'air courroucé, j'étais là, et plus on se regardait

comme ça en silence en attendant de commander ce qu'on mangerait, plus

mon esprit et mon coeur et mon ventre s'obscurcissaient, j'avais des poils

de mohair framboise qui me sortaient des oreilles, du nez, qui poussaient

sur mes mains, j'en avais partout. Je m'empêchais de pleurer parce que

si je pleurais il aurait soupiré, se serait levé et se serait barré.

Je savais en même temps que cela aurait été à moi de me lever, de partir,

d'être enfin cette grande dame dont parle cette allumée de Virginia

Woolf quand elle dit " Les dieux qui ne perdent jamais une occasion de blesser,

et de gâcher la vie humaine, sont sérieusement déconcertés si, en dépit de

tout, on se conduit en grande dame".

Mais je suis restée. Il m'a donné un livre somptueux. C'était son cadeau de

Noël.En jetant plus tard chez moi le papier cadeau qui l'enveloppait, un petit

papier a glissé, c'était le reçu du chèque libellé à l'ordre de son bureau. Je n'en

ai même pas été affligée.

On a mangé.  A un moment j'ai cru qu'on sortirait de table pour aller à cet hôtel

tout près que nous connaissions mais non.La dernière bouchée avalée, il m'a

dit "Je t'appelle dans deux ou trois jours". J'ai dit "ok". Je me suis levée.On

était debout près de la table. J'ai eu envie de me jeter sur lui, de le pousser,

de le renverser par terre, de lui arracher sa veste, sa chemise, de toucher le

chaud de sa poitrine,mais je n'ai rien dit, je l'entendais déjà me dire "Bon ben

aurevoir" sur le trottoir.

Mais il a dit mon prénom, et avec un visage sinistre, plein de réprobation, il m'a

tendu, oubliée sur la banquette où j'étais assise, mon écharpe en mohair pleine

de poils, abandonnée, "ton écharpe", on aurait dit qu' elle pleurait à chaudes larmes,

elle. Aucune tenue.(...)"

 

A suivre?

Une histoire (15)

 

"... Alors c'est le 24 décembre. On doit déjeuner ensemble. Au

dernier moment, la veille, il a dit: "on déjeune ensemble".Je ne

m'y attendais pas.

Je ne sais pas quand il doit partir, l'après-midi? le lendemain? le

lendemain de Noël? Je me garde bien de le lui demander.

Je demande juste où on déjeune et à quelle heure.

De plus en plus souvent  il dit :" Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimes pas

vraiment, tu vas m'oublier, tu ne sauras même plus que j'ai existé".

Ainsi quand je dis "je t'aime", répond-il:  "foutaises, foutaises!".

C'est donc désormais au bout de quelques folles semaines, comme ça

entre nous: c'est moi surtout qui l'aime, de toute évidence - quoique ce ne soit

que mon évidence- tandis que lui s'insurge: "me raconte pas d'histoire!",

et les reproches que je ne  prononce jamais -"mais non c'est toi qui ne m'aime pas"

sous-entendu: "tu n'as jamais de temps pour moi", sont au contraire dans sa bouche

à lui, sa foutue bouche dont je suis dingue.

Nos paroles sont inversées.

Nos paroles sont si semblables.

Nos paroles sont éternelles: tu m'aimes, tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimes pas, tu m'aimes.

 

C'est Noël, tout Paris est illuminé.  Sur le front des cadeaux, sur celui des repas, mes courses

sont faites, je suis prête, c'est même peut-être la première fois ce Noël -là, que curieusement

je ne suis pas à la ramasse. Mais je suis prise dans une anxiété qui grandit, qui grossit, qui

prend maintenant toute la place dans ma vie, je sens les choses non pas se déliter

mais s'emmêler, s'emmêler à ne plus pouvoir les démêler: il est pris dans un piège, je ne

comprends pas lequel. Je ne sais pas comment l'en délivrer. Ce n'est pas moi qui l'ai tendu (...)"

 

Une histoire (14)

 

"... Alors pour Noël il s'embrouille. C'est Noël-l'embrouille.

" Je pars deux jours" dit-il. Mais pas besoin d'être grand clerc

pour comprendre que c'est un peu plus.Il dit même "Oh

mon bel amour, si tu savais comme ça me fait chier. Je vais

être loin de Paris".

Cruelle, je le console doucement: "Oh deux jours ce n'est pas long".

Il me regarde avec attention. Il ne se demande pas si je me moque

de lui, il se demande si je le crois, car à ce  moment je suis certaine

que lui,  tout en sachant très bien qu'il part plus longtemps, croit qu'il

part deux jours.

Je suis certaine aussi qu'il a un putain de sacré mal de ventre.

Il dit avec cette tension dans le visage qui me ferait me faire

tuer pour lui: "Je t'appellerai plusieurs fois par jour, ne t'inquiète

pas, je t'appellerai, tu vas trop me manquer, qu'est ce que je vais

m'emmerder, mon amour chéri tu vas trop me manquer".

C'est qu'il pourrait dire:" je vais voir ma mère, je pars dans les

Ardennes", mais il ne dit pas ça. En un sens il ne sait pas mentir.

Il part avec sa femme très riche qu'il ne veut pas contrarier.Or je

pourrais très bien l'entendre.Qu'il dise qu'il part une semaine avec elle.

Que dans toute cette histoire, dans un certain nombre d'histoires, il y a

des histoires de pognon.

Ce n'est certainement pas pour ça que j'arrêterais de l'aimer. Mais

il ne peut même pas prononcer ces mots. Il ne peut ni mentir ni dire

la vérité. Il ne veut pas moi non plus me contrarier.

Oh ne comptez pas sur moi pour parler de lâcheté.Et encore moins

de "lâcheté des hommes". On est tous lâches, tous, tous les humains,

ou pas lâches du tout, très courageux, tous, les hommes, les femmes,

untel, unetelle, pff j'exècre qu'on parle de la lâcheté des autres,

je préfère qu'on parle de la mienne. "Tiens parlons de la tienne!" je propose,

à celle qui geint sur la "lâcheté des hommes..." , ou "parlons de la mienne..."

en parlant de la mienne, mais la mienne ou la sienne ne l'amuse pas, ce qui

lui plait c'est ce bel os à ronger "la lâcheté des hommes".

Allez au diable!vous me donnez envie de mourir.

 

Il n'est pas lâche: il est fatigué. il travaille trop. Et je le fais chier.C'est tout.

Et c'est beaucoup.(...)"

 

A suivre.

Une histoire (13)

 

"... Noël n'est pas loin et je chougne.

Il avait parlé très vite d'aller un week-end au bord de la mer.

(Ou d'aller un week-end  très vite au bord de la mer!). Mais

nous n'y étions pas allés. "Ne fais pas cette tête, c'est juste reporté".

Et puis il avait été débordé. "J'ai des dossiers ultra compliqués dont

je dois m'occuper" disait-il. Le pire c'est que c'était vrai.

Enfin, une autre date avait été fixée.

J'imaginais la chambre d'hôtel ouverte la nuit sur la mer qui serait noire,

pleine de pluie, et qu'on ferait l'amour en entendant cette pluie qui

tomberait dans la mer. Il avait dit oui et je t'aime.

Et puis la veille de ce week-end mon père me roule sur le pied.

Oui, mon père me roule sur le pied.

Quand je lui dis ça: que je suis immobilisée, que mon père m'a roulé sur le

pied, il est  aux anges. Il dit: "Mais c'est trop beau, c'est trop beau, ça s'invente pas",

et j'ignore s'il parle du roulage sur le pied ou du prétexte tout trouvé, du prétexte

en or, que sur un plateau je lui ai apporté, pour ne pas aller au bord de la mer. Ni ce

week-end, ni jamais.

Je passe ce week-end où on devait s'aimer devant la mer, à dire à tout le monde: "Mon père

m'a roulé sur le pied". Tout le monde veut savoir comment. Certains même me demandent:

"pourquoi?"! Des gros malins me disent: "C'est freudien". Je les envoie paître.Je dis froidement:

"C'est vraiment très con de dire ça", et quand on me répond "mais quelle mouche te pique?"

je me mets à sangloter.

Mais Noël approche.J'ai toujours aimé l'Avent et les vitrines des charcuteries pendant l'Avent,

aimé Noël avec les enfants, même si ça y est ils sont plus grands. Or je l'ai dit, l'homme aux

yeux noirs n'a pas d'enfant, et Noël l'excède tout particulièrement, Noël le fait encore plus

soupirer, il se plaint: "Ma mère va me dire qu'elle veut me voir, elle veut toujours me voir".

Il ne la voit jamais. C'est une vieille dame qui ne sait pas lire, elle vit dans les Ardennes, il

dit: "elle jardine, je lui dois tout".Et quand sachant que je mets les pieds dans une mine je

demande: "Mais pourquoi tu ne veux pas la voir? On pourrait aussi tous les deux y aller. Ou

toi seul.Tu n'y vas jamais avec ta femme?" la mine explose. Je l'ai bien cherché." Ne me parle

plus de ça. Jamais".

Ah ah, comme il dit assez souvent: " Dont acte". Dontact. Monsieur Dontact, monsieur Le Meilleur,

monsieur Je pense à lui tout le temps, monsieur je ne sais pas ce que ça veut dire je t'aime mais

je l'aime. Faut croire. Moi. Lui.(...)"

 

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