31.10.2009
Une histoire (12)
"...Idiot. Vraiment idiot. Oui, quelque temps après qu'il ait disparu, j'ai pensé
qu'il avait toujours trouvé idiot tout ce que je disais. Et puis ensuite, je ne l'ai
plus pensé.Peut-être qu'il me trouvait idiote, peut-être pas. En tout
cas ça n'avait vraiment pas d'importance, ça n'expliquait rien, ça n'aurait rien
expliqué. Il n'y a jamais eu rien à expliquer. Il n'y a jamais rien dans ces histoires,
ni dans toutes les histoires, à expliquer. Je pense ça très fort. Qu'il y a juste à raconter.
Tout est si visible, comme le nez au milieu de la figure.Et tout pourtant est si
mystérieux.
" Nul et non avenu!" , "nul et non avenu!", voilà ce qu'il répondait à mes questions anxieuses,
en riant ou en se fâchant.
Bon. Tous les clignotants étaient allumés. Le feu flambait.Le feu flambait de tous les côtés.
On avait rendez-vous pour dîner avec des amis. Il arrivait au fromage. Il trouvait le
Brillat-Savarin pas à son goût, il maugréait devant tout le monde, il savait où en était servi
de meilleurs,et d'ailleurs tout ce temps où nous nous sommes aimés, pendant des heures,
pendant des heures nous avons parlé de fromages, nous avons mangé des fromages,
il en raffolait et moi aussi, "mange ce fromage au lieu d'en faire" me disait-il en rigolant,
bon dieu quelle quantité de fromages nous avons mangé tous les deux.
Donc il arrivait au fromage, il ronchonnait, puis au moment où l'un de nous allait lui dire:
"hé ho ça va!", juste avant il se lançait dans un truc extarordinaire, il racontait quelque
chose d'incroyable, il brillait de tous ses feux, il était drôle et vivant et gai et drôle à
mourir et on était tous subjugués, puis l'instant d'après il était comme mort, il n'était
plus là, il me souriait puis m'oubliait, il me gâchait mon dessert, il sortait de sa poche
son téléphone portable et l'air soucieux, envoyait à je ne sais qui un texto rapide, et ce
n'était pas à moi, bordel c'était à qui? Il remettait le téléphone dans sa poche, il soupirait,
comme s'il avait une amante lointaine et aimée plus que tout, puis il revenait à la réalité,
il poussait du plat de la main les miettes sur la nappe, il disait "oui oui je prendrais bien un
café", il me souriait, il était craint de tous et tout le monde l'adorait.
Et puis Noël est arrivé, le temps de Noël est arrivé. (...)"
je continue?
22:29 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Une histoire (11)
"... Et puis je suis en bas de son bureau, nous sommes
quelques uns, dans un café, avec lui.Je me glisse sur la banquette.
Je ne le quitte pas des yeux. Je suis assise en face de lui. Il rit,
il rit avec les autres qu'il connait. C'est la première fois que je le
regarde allumer une cigarette. Ici c'est son café, tout lui est permis.
Il parle ensuite de son beau-père. "Un grand cardiologue". ("Le
meilleur", peut-être?! mais je n'en suis pas là, je ne le connais pas
encore).
Il parle de ce vieil homme qui est très malade. Qui ne peut plus faire sa toilette.
Qui a une garde de nuit. Une infirmière de jour. Et une autre encore à
cause de l'amplitude horaire, des week-end, des vacances.Il ne dit pas: c'est
horrible. Il soupire. Il parle longtemps de cet homme qui est "dépendant de
toutes ces femmes". Il re-soupire.J'écoute de toutes mes oreilles. Je le regarde
de tous mes yeux. Je ne dis rien. J'écoute. Je l'écoute.Comme je l'écoute.
Et puis ses yeux noirs se plissent et il dit avec une tendresse merveilleuse
en parlant de ce vieil homme: "Il est tombé amoureux de l'infirmière de
nuit". Je suis subjuguée. Je suis l'infirmière. Il est son beau-père.
Voilà, ça re-commence comme ça entre nous. Tout de suite, très fort, dans ce
café,dans la vieillesse, dans la maladie, et dans la mort. (...)"
21:52 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Une histoire (10)
"...C'est donc six ans après. Six ans plus tard. Six ans plus tard je suis
assise en face de lui dans ce bureau,- comment on dit? cossu?-, cossu,
qui est le sien, en face de lui, pas cossu, assis à ce bureau qui est le
sien. Par la fenêtre ouverte, j'entends les bruits des voitures qui passent.
A gauche au bout de la rue le jardin du Luxembourg n'est pas loin, à
droite en descendant c'est le bas de la rue Mouffetard, j'ai en horreur
ce quartier, le Luxembourg m'a toujours irritée sans que je sache
pourquoi. Je n'entends pas que les voitures, j'entends aussi les téléphones
sonner dans les bureaux à côté.
Tout me revient: son dos dans la voiture, la couleur des nuages ce dimanche
soir il y a six ans, le désir que j'avais eu pour lui, un désir brutal et annoncé
par rien,un désir arrêté de façon aussi coupante et aussi simple quand j'étais
descendue de sa voiture,l'oubli, l'oubli de lui pendant ces six années, et toutes
les paroles de "Fanny Ardant et moi" ( Lui, comme en se moquant: "on m'a donné
cette cassette, je ne l'ai pas encore ouverte, voyons" et de la main droite il avait
déchiré la cellophane du CD, avec délicatesse, comme on ouvre celle d'une capote,
tout en continuant à conduire, et la voix de Vincent Delerm avait rempli la voiture)
et peut-être son regard croisé dans le rétroviseur, mais ce n'était même pas sûr,
même pas sûr que nos regards se soient croisés.
Peut-être. C'est possible. C'est plausible que je l'aie croisé ce soir-là ce regard noir,
ces yeux noirs que pendant des mois, perdue, je chercherais ensuite dans tous
les hommes aux yeux noirs croisés, partout, ici, là, dans une foule, dans la rue,
dans un ascenseur, au hasard, pour essayer d'y retrouver ce qui me chavirait
dans ceux-là: le désespoir bien sûr, et la chaleur et l'arrangement.L'arrangement
désespéré avec la vie, de qui sait qu'il n'y a rien à en attendre, quelque chose
à la fois d'assez répugnant et de vraiment poignant.
Des yeux noirs et chauds, brûlants et tristes, des yeux incompréhénsibles pour moi,
des yeux d'étranger.
Voilà la force qui me poussait vers lui: rien de ce qu'il était ne m'était familier, je lui
étais étrangère, il m'était étranger (...)"
21:28 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
30.10.2009
Une lettre
Vendredi 30 octobre 2009,
Cher Marcel,
Ce soir je n'arrive pas à croire que vous n'existez pas. J'ai cru
dur comme fer à vous par la force des mots de Solko. J'ai cru
qu'il y a un an pile vous aviez ouvert ce blog qui parlait des rues
de Lyon. J'ai cru que vous étiez un vrai "monsieur", que j' imaginais
sage et drôle et érudit et très bien élevé et très réservé. J'ai cru
que vous seriez heureux au début de votre blog de commentaires
quand il n'y en avait pas encore beaucoup. Je m'appliquais à bien lire ce
que vous disiez des rues de Lyon -alors que je m'en fichais pas mal
- tiens, prends ça Solko!!!- et très vite je me suis aperçue que
ce que vous disiez m'intéressait, j'apprenais plein de choses, j'avais
été très heureuse de voir que vous aviez de plus en plus de lecteurs,
de commentateurs.
Je m'étais inquiétée quand vous aviez arrêté un long moment de
publier des billets, certaines fois vous aviez fait allusion à des soucis,
je trouvais que les commentaires de Solko étaient un peu secs chez
vous, j'en étais étonnée mais je me disais que peut-être vous vous
connaissiez et buviez un cognac chez l'un ou l'autre tous les soirs
(je ne croyais pas si bien dire!). Vous aviez été très aimable quand
je m'étais foulé le poignet.Et bien fait rire avec vos livres préférés
(L'enfant et la rivière, le pont de la rivière Kwaï.. qui auraient dû me
mettre la puce à l'oreille)
Et puis j'avais été surprise que Solko mette en bandeau sur son blog
cette vue de Lyon dont vous aviez parlé et qui était un peu "la vôtre",
mais bon...
Marcel Rivière, je me suis fait du mouron pour vous, j'ai eu de la
tendresse pour vous, je vous ai vraiment bien aimé, je vous regrette
vraiment, je vous dis un doux merci, c'était bien!
Sophie
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(demain la suite de "Une histoire", plein d'épisodes, bigre!)
23:02 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : marcel rivière, solko, rues de lyon
29.10.2009
Une histoire (9)
" Il avait des chaussures affreuses. Ou une veste horrible.Je ne me souviens plus.
C'était la première fois que je le revoyais depuis 6 ans. Mais je me souviens qu'il
avait quelque chose d'horrible et que non seulement cela ne m'avait pas dérangée,
mais que cela m'avait plu. Puissamment plu.
Les circonstances étaient étranges.
La fenêtre de son bureau était grande ouverte, son bureau encombré de dossiers posés
dessus, et partout, d'autres dossiers, sur des meubles, sur d'autres tables, s'empilaient,
de toutes les couleurs.
Celui sur lequel il avait noté au crayon mon numéro de portable était vert pâle,
et la pensée de mon numéro au crayon gris sur ce vert très pâle de la chemise en
carton m'avait apporté plus de plaisir que je n'en avais eu depuis des années, la
pensée de son écriture que je ne connaissais pas encore, sur ce vert, et sur la
texture de ce carton, m'avait fait battre le coeur très vite, voilà, simplement.(...)"
23:37 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
27.10.2009
Interlude
Tiens, pour changer de mes histoires, voilà aussi quelque chose
de très intéressant à lire. C'est le billet d'aujourd'hui 15h29 de
maître Eolas. Le titre? "L'hygiène n'a pas de prix (en fait si)".
20:51 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
Une histoire (8)
" Une fois, au début, -on en revient toujours au début, quand ça va bien,
et quand ça ne va plus, donc on en revient toujours aux débuts,-, une fois
au début, cette phrase de lui:"Je suis heureux, c'est inespéré, je suis heureux
comme un gosse". Et aussi: "je suis comme un enfant, émerveillé que tu
m'aimes".Et tant de choses qui m'étaient allées droit au coeur.Il faut que je le
dise aussi: il n'a pas d'enfant.Pas d'enfant que je sache.
Ce pas d'enfant est entre nous.
Très vite nous ne nous voyons jamais.Il n'a pas le temps. Il se lève à quatre
heures.Tous les jours il se lève à quatre heures.
Et aussi au début en rigolant: "je suis du pays de Rimbaud".
Et moi j'avais cherché l'Abyssinie sur la grande carte du monde accrochée
dans la chambre des enfants.
Mais c'était des Ardennes dont il parlait, des Ardennes dont il venait.
Il me promet monts et merveilles, à moi qui demande juste un peu de temps.
Quelque chose me dit qu'avec un peu de temps ensemble, je saurai que peut-être,
peut-être, je n'ai pas besoin de temps, je n'ai pas besoin de lui. Je veux du temps
pour le contraire de ce qu'il croit, mais aussi pour le contraire de ce que je crois.
C'est embêtant.
Très vite je lui dis: "Débarrasse-toi de moi".
Il monte sur ses grands chevaux."Ne dis pas de bêtises, ne dis pas de conneries".
Très vite je comprends que lui laisser un message téléphonique ne sert à rien. Il
a pour son travail trente ou quarante messages quand il ouvre son téléphone après
l'avoir fermé. Mes mots sont perdus là-dedans.Je n'ose pas lui dire: "Prends un autre
téléphone avec un autre numéro pour moi". Je ne peux pas lui dire ça.Je ne téléphone
plus.
Il vit avec son téléphone.La première fois au bout de six ans que je le revois, il marche
de long en large, il fait les cent pas, il parle au téléphone, et je vendrais père et mère pour
être ce téléphone, pour être dans sa main (...)"
Là je ne rigole plus. Je continue ou non? ça fait pas un peu beaucoup? En vrai -je serais
pas vexée- je continue?
20:08 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
Une histoire (7)
" L'aimer c'est une très mauvaise idée.
Cette mauvaise idée dit souvent: "Mais regarde Paris, regarde
comme c'est beau Paris".C'est l'automne. On dirait que l'automne
est fait pour nous. Il dit: "c'est ma saison préférée". Combien sont-ils
qui disent la même chose cet automne-là? cet automne-ci?
Il n'a le temps de rien. Enfin je veux dire: il n'a pas de temps pour moi.
Sa femme est très riche. Lui il s'occupe des très pauvres.C'est un travail
qui l'absorbe. Il dit aussi un jour: "je suis très malheureux".
Et ça me fait pleurer car je ne peux rien pour lui.
Cette mauvaise idée a un creux merveilleux dans le dos, et quand il me
serre dans ses bras j'ai les os qui craquent, moi qui ai de la chair douce
autour des os pour lui. Je craque tellement il me serre fort.
Je mange une mousse au chocolat. C'est un soir tard. Il s'étire. Il ne peut
pas s'empêcher de dire toujours:"je connais un restaurant où la mousse au
chocolat est bien meilleure qu'ici". C'est bien lui! Il connait toujours les endroits
où parait-il c'est bien meilleur, ou bien alors justement on est là dans le meilleur.
Il a un gros problème avec le meilleur.La barbe lui a poussé depuis tôt le matin
qu'il s'est rasé.A ce moment-là, c'est le bonheur suprême pour moi: on dine
ensemble au restaurant ,sa barbe pique,on en est au dessert, je le regarde
qui s'étire, il ne le ferait pas si on était dans "le meilleur", je vois son torse
sous son pull, je vois sa ceinture, la mousse au chocolat me coule dans la bouche...
Et brusquement:" Mon père ne savait pas lire. Et pas écrire" .
Et puis: "Ma mère non plus. Elle ne sait pas écrire. Mais elle sait lire. Elle
lit le nom de mon père quand elle va sur sa tombe".
Je suis muette.
"Mange, dit-il, mange" comme il dit tout le temps. Et je mange.
Il demande l'addition. Comme toujours je vois son portefeuille plein de billets,épais
de l'épaisseur de tous ces billets.Son portefeuille me fait envie. J'aimerais avec
un portefeuille comme ça, bien rempli, me balader dans la vie.
Il est sombre.
Je dis: "Tu es triste?"
Il ne répond pas mais dit: "je voudrais t'emmener voir la mer" et je comprends
"je voudrais t'emmener voir ma mère" (...)"
(A suivre? Oui? Non? Vous en avez assez?Vous pouvez)
17:15 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Une histoire (6)
" Je connais ta capacité à t'inquiéter" me dit-il, sévère, un soir.
Sans blague il a le mot pour rire. Trop perspicace!
Mais je crois encore que je ne dis rien. C'est fou comme je la boucle.
J'ai tout le temps peur c'est vrai.
Notre histoire a donc déjà commencé.Oui on est en plein dedans
maintenant.On en a partout. Plein les mains, plein la tête, plein
la gueule, plein le coeur, plein le sexe, enfin plein partout.
Je suis faite comme un rat.
Il ne comprend pas que j'aie envie de connaître l'histoire de sa vie.
Saoûlante, je lui demande tout le temps:
"Mais tu faisais quoi à dix ans? tu pensais quoi quand tu avais vingt ans?"
Il soupire. Il dit: "Pff, qu'est-ce que ça peut te faire? Dans un an tu
m'auras oubliée".
Il finit par dire quelque chose pour avoir la paix:" A vingt ans? A vingt ans
j'avais une 2CV".(Encore les autos).
Un soir il propose qu'on se retrouve pour boire un verre avant de dîner.
On entre dans un endroit aux lumières rouges, tamisées.Il est crevé.
Je le vois, il est vraiment crevé.Il ne me regarde pas.Il parle de son
travail.Je dis: "Si tu veux on ne va pas diner, c'est pas grave, je rentre
chez moi tu es épuisé".
Il se met en colère. "Laisse-moi respirer" dit-il.
Son visage ne s'éclaircit qu'une heure après, au mot "Carpeaux".
"Tu connais Carpeaux, toi?" me dit-il. Son sourcil est levé, il me regarde
soudain comme un trésor,et moi je me dis que j'aime cet homme qui bien
plus que m'aimer moi aime Carpeaux, que je connais -Carpeaux-, et que ça
ce soir-là c'est du pô. Ou pas.(...)"
15:44 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Une histoire (5)
" C'est le lendemain du retour avec le chien (en montant dans
la voiture, on était encore dans le parking: "Mon chien à moi est mort"a-t-il dit.
Je n'ai rien répondu."Mon chien à moi est mort", monchienamoiémor, a résonné dans
le petit espace de la voiture où on était enfermés, enfermés dans le parking,
enfermés chacun dans nos corps, mon chien à moi est mort).
Donc c'est le lendemain matin du soir où il me raccompagne pour la première fois.
Et même très tôt le lendemain matin. Six heures, par là. C'est l'heure où il arrive à son
bureau.
Il m'appelle. Il me parle comme s'il ne m'avait pas quasiment jetée la veille de sa voiture.
Il m'appelle comme si de rien n'était. Et bien sûr je fais comme si de rien n'était.
Pas brillé par son amabilité après m'avoir embrassée et tout ça.De toutes façons j'ai adoré.
Qu'il n'y ait pas eu amabilités. Allez oui faut croire que oui, j'ai adoré.
Et il dit ça:" Mon bel amour...tu es bien rentrée? " etc.
C'est parti.Il m'obsède, à partir de là, ce n'est plus qu'il m'intéresse, c'est que je suis
obsédée de lui.Je ne pense plus qu'à lui.Tout disparait dans le décor. Derrière lui.
Je suis folle de ses yeux quand il fume, de sa tête renversée en arrière, de ses
soupirs, de sa bouche, de ce qu'il fait avec sa bouche, de comment il m'a embrassée,
de sa vie, de son secret, de sa femme riche, de son dos, de son monchienamoièmor.
C'est l'amor.(...)"
Vous voulez la suite je crois.
10:29 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

