29.04.2009
En 1911 avec Péguy (2)
" (...) A force d'être pour Crainquebille contre l'agent verbalisateur,
on finissait par donner systématiquement tort aux agents de l'autorité,
- péché mignon très "d'époque": seulement, voilà, ce péché mignon,
Péguy le prit, ce jour-là, fort mal.
C'était, si je ne me trompe, en 1911. Un nommé Liabeuf, que la
police tenait pour un souteneur d'habitude et avait fait condamner
comme tel, avait, après avoir purgé sa peine et au moment où il allait
être arrêté de nouveau pour le même motif, tué, rue Aubry-Le-Boucher
près des Halles, un agent qui tentait de l'appréhender. Il avait agi par
vengeance; il faisait en effet remonter à la police des moeurs, et par
extension à la police tout court, la responsabilité d'une condamnation
qu'il prétendait injuste, car il se défendait avec énergie contre l'accusation
de vagabondage spécial.
Peut-être eût-il sauvé sa tête si une circonstance, d'ailleurs secondaire,
n'avait ameuté l'opinion contre lui: lorsque immédiatement après le
meurtre, les agents chargés de son arrestation avaient voulu le saisir
pour lui passer les menottes, ils s'étaient ensanglantés les mains sur les
pointes de bracelets de cuir hérissés de piquants, dont Liabeuf, en prévision
de ce geste des "flics", avait entouré ses poignets.
Le jury se montra impitoyable et Liabeuf fut condamné à mort. L'affaire
prit alors un caractère politique. La presse d'extrême-gauche, adoptant
la thèse de l'innocence de Liabeuf sur la question du vagabondage
spécial, prit sa défense et attaqua furieusement la police. Gustave
Hervé dans La Guerre Sociale, mena sur ce thème une campagne
très violente, tant et si bien que le jour de l'exécution, des manifestations
sérieuses paraissant à craindre, il fallut mobiliser, outre des forces
policières extraordinaires, une partie de l'armée de Paris.
C'était le matin même, ou la veille, que Liabeuf avait été exécuté; je mis
assez malencontreusement, vers le milieu du déjeuner, la conversation
sur ce sujet et racontai que le condamné était mort courageusement,
en répétant: "Je ne suis pas un souteneur".
Sur quoi notre commensal occasionnel dit textuellement: "Ce n'est pas
Labeuf qu'il eût fallu guillotiner, mais bien tous les agents de la police de Paris
qui sont, eux, de vrais souteneurs."
Nous vîmes alors Péguy se lever et, sur un ton de violence contenue, d'une voix
sourde et pathétique qu'il me semble entendre encore, foudroyer l'auteur de
ce propos discutable:
" Ce que vous venez de dire est affreux. Les policiers de Paris sont les soutiens
de l'ordre, d'un ordre dont vous êtes bénéficiaire, dont vous profitez personnellement.
Les agents sont les gardiens, les défenseurs du bien-être bourgeois qui est le
vôtre, et quand, bien au chaud, vous attendez le sommeil dans votre chambre
confortable, dans votre lit moelleux, vous pouvez entendre dans la rue les pas
d'un fils du peuple (car ils sont du peuple, les agents!) qui, pour un traitement
dérisoire, veille sur votre personne et vos biens! Vous devriez le remercier
à genoux, et vous voulez qu'on le guillotine! Vous êtes un misérable!"
Sous le coup de cette sortie vengeresse d'un Péguy vraiment assez terrible
et superbe d'indignation, le galant homme qui l'avait provoquée dit à la
maîtresse de maison: "Madame, je ne saurais vous en vouloir en quoi que
ce soit des paroles qui viennent d'être prononcées et que vous désapprouvez
certainement; vous comprendrez néanmoins qu'il m'est difficile de rester à
la même table que M. Péguy; je vous demande la permission de me retirer."
Il se leva à son tour et, suivi de sa femme, quitta dignement la salle à manger.
"Maurice, me dit Geneviève, courez-vite, je vous en prie, rattrapez-les!"
Je me précipitai, les rejoignis dans l'antichambre, réussit à obtenir d'eux qu'ils
vinssent se rasseoir parmi nous. Le déjeuner reprit et finit moins mal qu'on
pourrait le penser; mais l'alerte avait été chaude!
Ce qui choquait le plus évidemment Péguy dans l'attitude des défenseurs patentés
d'un certain ordre qui faisient, sciemment ou non, le jeu des ennemis de cet ordre,
c'était la prétention qu'ils avaient de représenter, de personnifier la vertu (...) "
Le Péguy que j'ai connu.
Maurice Reclus
Gallimard, 1951
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Commentaires
Pas pris une ride, ça.
Ecrit par : Pascal Adam | 29.04.2009
- Pascal: oui, vraiment
Ecrit par : Sophie L.L | 30.04.2009
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