27.04.2009

"Ma peau sera une écorce" (Ch. Péguy)

"(...) Je serai un vieux rabougri, ma peau sera ridée, ma peau sera une écorce,

je serai un vieux fourbu, un raccourci de vieux pésan. Exactement paisan, en

appuyant sur paî, en écrasant paî d'une seule émission de voix très ouverte,

large ouverte, nullement une diphtongue mouillée. Non point en traînant sur

paî, mais en le nourrissant au contraire. Trop de vieux derrière moi se sont

courbés, se sont baissés toute la vie pour accoler la vigne...J'en ai trop derrière

moi. Je crois que c'est pour ça que j'ai ce vice de travailler. Puissé-je écrire

comme ils accolaient la vigne. Et vendanger quelquefois comme ils vendangeaient

dans les bonnes années. Puissé-je écrire seulement comme ils causaient. Trop

de vieux, (et de vieilles), ont vécu sur la vigne, penchés comme sur une enfant,

penchés toute la vie, (ce qui donne des courbatures quelquefois même à ceux

qui sont habitués, qui ont l'habitude, (il n'a pas l'habitude),penchés, courbés,

pliés en deux comme le disait ma grand-mère (on est toute en deux) pour

tailler, sarcler, biner, choyer, desherber, cajoler, regarder, (regarder croître,

regarder pousser, regarder mûrir, encourager; pousser du regard), vendanger

 d'ingrates et de reconnaissantes vignes. Ils disaient plus simplement: J'va travailler

 la vigne. Tout ce qu'on faisait à la vigne s'appelait travailler. Excepter toutefois

vendanger, parce que c'est la récompense et le gain, qui s'appelait faire la

vendange. Et bien qu'on y attrape de rudes courbatures, ce n'était censément

pas travailler. C'était la plus grande fête chômée de l'année religieuse et civile (...)"

 

Charles Péguy

Souvenirs

(Quarante ans)

p. 98-99 ed. Gallimard 1938

Commentaires

Bel extrait pour se mettre en bouche, merci.

Ecrit par : solko | 28.04.2009

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