28.03.2009

"Décourageux"

"Ce fut un vrai poète: Il n'avait pas de chant.

Mort, il aimait le jour et dédaigna de geindre.

Peintre: il aimait son art- Il oublia de peindre...

Il voyait trop- et voir est un aveuglement.

- Songe-creux: bien profond il resta dans son rêve;

Sans lui donnner la forme en baudruche qui crève,

Sans ouvrir le bonhomme et se chercher dedans.

 

- Pur héros de roman: il adorait la brune,

Sans voir s'elle était blonde...Il adorait la lune;

Mais il n'aima jamais- il n'avait pas le temps.-

 

- Chercheur infatigable: ici-bas où l'on rame,

Il regardait ramer, du haut de sa grande âme,

Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien...

 

Mineur de la pensée: il touchait son front blême,

Pour gratter un bouton ou gratter le problème

       Qui travaillait là- Faire rien.-

 

- Il parlait:" Oui, la Muse est stérile! elle est fille

D'amour, d'oisiveté, de prostitution;

Ne la déformez pas en ventre de famille

Que couvre un étalon pour la production!

 

"O vous tous qui gâchez, maçons de la pensée!

Vous tous que son caprice a touchés en amants,

Vanité, vanité- la folle nuit passée,

Vous l'affichez en charge aux yeux ronds des manants!

"Elle vous effleurait vous commme chats qu'on noie,

Vous avez accroché son aile ou son réseau,

Fiers d'avoir dans vos mains un bout de plume d'oie,

Ou des poils à gratter en forme de pinceau !"

 

- Il disait: "O naïf Océan!O fleurettes,

Ne sommes-nous pas là, sans peintres, ni poètes!...

Quel vitrier a peint! quel aveugle a chanté!...

Et quel vitrier chante en raclant sa palette,

 

"Ou quel aveugle a peint avec sa clarinette!

- Est-ce l'art?..."

                        - Lui resta dans le Sublime Bête

Noyer son orgueil vide et sa virginité.

 

Tristan Corbière

Raccrocs  (Les  Amours jaunes)

 

 

Commentaires

On a le pied fait à sa chaîne, disait il. La sienne était courte, pesante - certaines nuits sont pleines de son sinistre cliquetis.

Ecrit par : delest | 28.03.2009

Mon Dieu, ce poème est sublime. Merci beaucoup Sophie, je le connaissais pas (rien d'étonnant je ne connais quasiment rien) Je je montrerai à Fred de Rouen, il ne m'en a jamais parlé, peut-être l"'ignore-t-il. Cela devait le toucher infiniment lui aussi... Lui exempt de vanité, en quête d'art pour la seule beauté...

Merci encore, merci.

Ecrit par : tanguy | 28.03.2009

Allez une confidence, je vais l'imprimer, il ornera ma chambre avec d'autres, ce poème. Re-merci Sophie.

Ecrit par : tanguy | 28.03.2009

- Delest: je ne retrouve pas d'où viennent les lignes que vous citez, c'est Corbière mais où?dans "Paris"? ou où?

Ecrit par : Sophie L.L | 28.03.2009

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