30.03.2009

"J'ai vu la profonde mer et la forêt profonde et le coeur profond de l'homme..."

"Comme une branche de mimosa..." dit Solko

 

"....Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant sa prière, dit Dieu.

Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde.

Et pourtant j'en ai vu des beautés dans le monde

Et je m'y connais. Ma création regorge de beautés,

Ma création regorge de merveilles.

Il y en a tant qu'on ne sait pas où les mettre.

J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler

sous mes pieds comme le sable de la mer.

J'ai vu des journées ardentes comme des flammes.

Des jours d'été de juin, de juillet et d'aôut.

J'ai vu des soirs d'hiver posés comme un manteau.

J'ai vu des soirs d'été calmes et doux comme une

tombée de paradis

Tout constellés d'étoiles.

Et Paris et Reims et Rouen et les cathédrales qui

sont mes propres palais et mes propres châteaux.

Si beaux que je les garderai dans le ciel.

J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de

la chrétienté.

J'ai entendu chanter le messe et les triomphantes

vêpres.

Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France.

Qui sont plus beaux que tout.

J'ai vu la profonde mer, et la forêt profonde, et le

coeur profond de l'homme.

J'ai vu des coeurs dévorés d'amour

Pendant des vies entières

Perdus de charité.

Brûlant comme des flammes.

J'ai vu des martyrs si animés de la foi

tenir comme un roc sur le chevalet

Sous les dents de fer.

(Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute

une vie

Par foi

Pour son général (apparemment) absent).

J'ai vu des martyrs flamber comme des torches

Se préparant ainsi les palmes toujours vertes.

Et j'ai vu perler sous les griffes de fer

Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des

diamants.

Et j'ai vu perler des larmes d'amoour

Qui dureront plus longtemps que les étoiles du ciel.

Et j'ai vu des regards de prière, des regards de

tendresse,

Perdus de charité,

Qui brilleront éternellment dans les nuits et les

nuits.

et j'ai vu des vies tout entières de la naissance à la

mort,

Du baptême au viatique

Se dérouler comme un bel cheveau de laine.

Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau

dans tout le monde

Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prière

Sous l'aile de son ange gardien

Et qui rit aux anges en commneçant de s'endormir.

Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n'y comprend

plus rien

Et qui fourre les paroles du Notre Père à tort et à

travers pêle-mêle dans les paroles du Je vous salue Marie

Pendant qu'un voile déjà descend sur ses paupières

Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix.

J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis.

Je n'ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent

 je ne connais rien de si beau dans le monde

Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prière

(Que ce petit être qui s'endort de confiance)

Et qui mélange son Notre Père avec son Je vous salue Marie;

Rien n'est aussi beau et c'est même un point

Où la Sainte Vierge est de mon avis.

Là-dessus.

Et je peux bien dire que c'est le seul point où nous

soyons du même avis. Car généralement nous sommes d'un avis contraire.

Parce qu'elle est pour la miséricorde.

Et moi il faut bien que je sois pour la justice.(...)"

 

Charles Péguy

Le mystère des Saints Innocents.

 

Commentaires

C'est simplement sublime. Merci Sophie, merci beaucoup... Je sens que je vais aller très vite dévaliser une énième librairie... Pour "l'Argent" et "Le mystère ses Saint innocents"... Dire que j'ai failli prendre l'argent mais l'édition n'était guère jolie de rouge pétant vêtue. Je n'ai donc lu de Péguy que vos deux extraits, pour le moment. Bonne journée Sophie.

Ecrit par : tanguy | 30.03.2009

@ Sophie L.L. : C'est toujours un coup de cœur pour vous ceci ?

Je suis resté de marbre. Je ne dis pas que ce n'est pas sublime. Je ne dis pas non plus que je ne peux pas admettre que Tanguy puisse trouver que c'est sublime. Mais j'aimerais savoir comment on fait pour se laisser émouvoir par ces lignes. Je ne suis pas froid, j'aime les enfants, j'aime l'idée d'un enfant qui s'endort en confiance aussi. J'aime la langue française. Mais à ce Dieu de Péguy, Dieu-rose malgré qu'il faille bien « qu'il soit pour la justice », je préférerais et j'aurais plus confiance en un ami que je connais.

Je pense que c'est l'idée d'un tel Dieu qui me décourage. Notre Père, Je vous salue Marie... Si ce Dieu existe, il m'a aimé quand j'étais enfant. Maintenant, à constater son impuissance, (son imposture), je m'insurge contre lui. Croyez-vous qu'il m'aime encore ? Ou vaut-il mieux ne pas lui prêter des sentiments humains ?

Ecrit par : Marc | 30.03.2009

- Tanguy:je n'en ai pas lu plus...sauf, en entier hier soir et un bout de la nuit, Le mystère des Saints innocents

- Marc: oh la la, ne m'en veuillez pas, je ne me sens vraiment pas de parler de Dieu ici. Pour au moins cent mille raisons! Vous voyez, je recopie juste ces pages de Péguy. Mais ça me fait vraiment très plaisir de vous revoir ici.

Ecrit par : Sophie L.L | 30.03.2009

Ah cet extrait, je l'aime énormément (il est même sur le site d'un groupe dont je m'occupe !) Parce qu'il est touchant par l'image du Dieu paternel qu'il donne (qui n'est pas "que ça", certes, mais c'est beau !) et parce qu'on imagine ça vrai :

Pour avoir vu des jeunes s'endormir en veillée de prière non par ennui mais à cause de dame fatigue... oui, c'est Beau, vraiment !

Ecrit par : Zabou | 31.03.2009

- Zabou: merci!

Ecrit par : Sophie L.L | 31.03.2009

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