29.03.2009

Coup de foudre absolu

C'est un coup de foudre absolu, tout neuf, et qui me transporte

(il date de cet après-midi: par le plus grand des hasards, ou plutôt par

celui souvent qui fait prendre au hasard un livre sur une étagère de

bibliothèque qui n'est pas la sienne).

Je n'avais jamais lu une ligne de Péguy. Voici quelques pages parmi

celles que j'ai lues aujourd'hui. Elles me bouleversent et en même temps

elles me font rire. Mais pas d'un rire moqueur. D'un rire qui relève

plus du ravissement à cause du rythme et du panache et de l'obstination.

Comme dans la vie: on peut très bien être bouleversé par quelqu'un, qui

en même temps vous fait  vraiment rire.Ou à cause de ça. Ou enfin, bon.

 

"...Je comprends très bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de conscience.

C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser.

C'est même recommandé. C'est très bien.

Tout ce qui est recommandé est très bien.

Et même ce n'est pas seulement recommandé. C'est prescrit.

Par conséquent c'est très bien.

Mais enfin vous êtes dans votre lit. Qu'est ce que vous nommez votre examen de

conscience, faire votre examen de conscience.

Si c'est penser à toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée, si c'est

vous rappeler toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée

Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-être pas de contrition,

Mais enfin avec un sentiment de pénitence que vous m'offrez, eh bien c'est bien.

Votre pénitence je l'accepte. Vous êtes des braves gens, des bons garçons.

Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la

nuit toutes les ingratitudes du jour,

Toutes les fièvres et toutes les amertumes du jour,

Et si  c'est que vous voulez remâcher la nuit tous vos

aigres péchés du jour,

Vos fièvres aigres et vos regrets et vos repentirs

et vos remords plus aigres encore,

Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait

de vos péchés,

de toutes ces bêtises et de toutes ces sottises,

Non, laissez-moi tenir moi-même le livre du Jugement.

Vous y gagnerez  peut-être encore;

Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un notaire

et comme un usurier et comme un publicain,

C'est à dire comme un collecteur d'impôts,

C'est- à dire comme celui qui ramasse les impôts,

laissez moi donc faire mon métier et ne faites pas

Des métiers qui n'ont pas à être faits.

Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer et les classer

Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre

Et les graver et les compter et les calculer et les compulser

Et les compiler et les revoir et les repasser

Et les supputer et vous les imputer éternellement

Et les commémorer avec on ne sait quelle sorte de pièté.

Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes éternelles,

Et les sacs de prière et les sacs de mérite

Et les sacs de vertu et les sacs de grâce dans nos impérissables greniers

Pauvres imitateurs, allez-vous à présent vous mêler, -

et imitateurs contraires, imitateurs à l'envers,-

Allez vous vous mettre à lier tous les soirs

Les misérables gerbes de vos affreux péchés de chaque jour.

Quand ce ne serait que pour les brûler, c'est encore trop.

Ils n'en valent même pas la peine.

Pas même de cela même.

Vous n'y pensez que trop, à vos péchés.

Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commetttre.

Pendant qu'il en est encore temps mon garçon,

pendant qu'ils ne sont point encore commis.

Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors.

Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le laboureur

Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé mon ami.

Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures.

C'est beaucoup d'orgueil.

C'est aussi beaucoup de traînasserie. et de paperasserie. Quand le pélérin,

quand l'hôte, quand le voyageur

A longtemps traîné dans la boue des chemins,

Avant de passer le seuil de l'église il s'essuie soigneusement les pieds,

avant d'entrer,

Parce qu'il est très propre.

Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de l'église.

Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuyé les pieds avant d'entrer,

Une fois qu'il est entré il ne pense plus toujours à ses pieds,

Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuyés.

Il n'a plus de coeur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix

Que pour cet autel où le corps de Jésus

Et le souvenir et l'attente du corps de Jésus

Brille éternellement.

Il suffit que la boue des chemins n'ait point passé le seuil du temple.

Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons plus.

On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas propre.

Transporter dans le temple la mémoire même et le souci de la boue

C'est encore transporter de la boue dans le temple.

Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte.

Quand l'hôte arrive chez l'hôte qu'il s'essuie simplement les pieds avant

d'entrer

Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite

Il ne pense pas toujours à ses pieds et à la boue de ses pieds.

Or vous êtes mes hôtes dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui était le Dieu des hôtes.

Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans mon temple

Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans ma nuit.

Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds et qu'on

n'en parle plus.

Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer les pieds.

Et nullement au contraire que ce ne soit pas

De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du chemin

Et que ce ne soit pas de faire traîner sur le seuil auguste de ma nuit

Les traces, les marques des boues

De vos sales chemins de la journée.

Débarbouillez-vous le soir. C'est ça, faire votre examen de conscience. On

ne se débarbouille pas tout le temps.

Soyez comme ce pélerin qui prend de l'eau bénite en entrant dans l'église

et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l'église.

Et il ne prend pas tout le temps de l'eau bénite...(...)"

 

Charles Péguy

Le mystère des Saints Innocents

pp25-30, édit. Gallimard de 1929, portant en exergue ces mots:

"Dilectissimis in intimo corde" et je ne sais pas traduire "dilectissimis", si quelqu'un sait?

= peut-être: le plus délicieux au plus  profond du coeur?

"Le mystère des Saints Innocents" date de 1912, Péguy est mort au combat en 1914

 

 

 

Commentaires

"Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait
de vos péchés,
de toutes ces bêtises et de toutes ces sottises"
Mince, on n'avait pas encore inventé le mot "blog" en ce temps là ?

Il insiste :
"Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer et les classer
Et les enregistrer ...?" Rien à faire, ce n'est pas un copain de Hautetfort, le Charles...

Ecrit par : delest | 29.03.2009

Oui, vous avez raison, l'écriture de Péguy est traversée, parcourue par la joie, la gaîté, l'unicité de la parole qu'il cherche à dire, et c'est ce que ne comprendront jamais ceux que ses répétitions ennuient.

Ecrit par : solko | 29.03.2009

Ce ne serait pas dédicatoire ?
Cela donnerait alors quelque chose comme : "aux bien-aimés dans le coeur profond" (enfin, dilectissimis est une forme de superlatif donc sans doute encore plus fort)

Ecrit par : Zabou | 30.03.2009

- Delest: oui oui je sais depuis longtemps ce que vous pensez des blogs, mon cher...et des sottises du mien!!!

- Solko: l'unicité de la parole...c'est à dire en fait?

- Zabou: ça serait pas plutôt: dilectissibus dans ce cas? ah ça m'énerve je ne retrouve pas mon Gaffiot depuis le déménagement!

Ecrit par : Sophie L.L | 30.03.2009

Ah Zabou: merci beaucoup beaucoup pour le mail et la pièce jointe! je préfère te le dire ici aussi, de crainte que tu ne recoives pas mon mail.(Sabine m'a aussi envoyé la recette des yaourts aux carambars qu'elle m'a chargée de te transmettre!!)

Ecrit par : Sophie L.L | 30.03.2009

Je ne pense pas, les superlatifs en -issimus,-issima, -issimum se déclinant sur le modèle des 2ème et 1ère déclinaisons. Mais cette traduction n'en reste pas moins incertaine : mon Gaffiot est sous une pile de bouquins que je crains de faire tomber et que j'ai l'immense paresse de déplacer ce soir je dois avouer.

Ecrit par : Zabou | 30.03.2009

C'est pour dire qu'avec la parole, Péguy voudrait ne dire qu'une chose, une seule, une chose unique qui a rapport avec Dieu et qu'il ne peut pas dire; car la parole ne le permet pas dans sa forme, alors il répète, il répète... A chaque fois qu'il répète, il s'approche un peu. Un peu...

Ecrit par : solko | 31.03.2009

C'est pour dire qu'avec la parole, Péguy voudrait ne dire qu'une chose, une seule, une chose unique qui a rapport avec Dieu et qu'il ne peut pas dire; car la parole ne le permet pas dans sa forme, alors il répète, il répète... A chaque fois qu'il répète, il s'approche un peu. Un peu...

Ecrit par : solko | 31.03.2009

Ah mais c'est très joli ce doublon... Vraiment très beau Solko, merci.

Ecrit par : tanguy | 31.03.2009

- Zabou: donc cela reste mystérieux, à suivre!

- Solko: oui, merci beaucoup.

- Tanguy: bon, je laisse en effet le doublon , dont, je suis bien d'accord le charme est grand alors même que, Solko, vous parlez de Péguy qui répète...

Ecrit par : Sophie L.L | 31.03.2009

Sophie,

"Dilectissimis in intimo corde" = "Aux plus aimés dans le secret du coeur"

Dilectissimis : datif, pluriel
intimus,a,um : intime, profond
Littéralement = dans le coeur profond

J'ai demandé à un ami.

Ecrit par : michèle pambrun | 01.04.2009

Michèle, je vous adore!
Merci!!!!

Ecrit par : Sophie L.L | 01.04.2009

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