02.03.2009
"A la mi-carême"
I.
Le carnaval s'en va, les roses vont éclore.
Sur les flancs des côteaux déjà court le gazon;
Cependant du plaisir la frileuse saison
Sous ses grelots légers rit et voltige encore,
Tandis que, soulevant les voiles de l'aurore,
Le Printemps inquiet parait à l'horizon.
II.
Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire;
Bien que le laboureur le craigne justement,
L'univers y renait; il est vrai que le vent,
La pluie et le soleil s'y disputent l'empire.
Qu'y faire? Au temps des fleurs le monde est un enfant;
C'est sa première larme et son premier sourire.
III.
C'est dans le mois de mars que tente de s'ouvrir
L'anémone sauvage aux corolles tremblantes.
Les femmes et les fleurs appellent le zéphyr;
Et, du fond des boudoirs, les belles indolentes,
Balancant mollement leurs tailles nonchalantes,
Sous les vieux marronniers commencent à venir.
IV.
C'est alors que les bals, plus joyeux et plus rares,
Prolongent plus longtemps leurs dernières fanfares;
A ce bruit qui nous quitte, on court avec ardeur;
La valseuse se livre avec plus de langueur;
Les yeux sont plus hardis, les lèvres moins avares;
La lassitude enivre, et l'amour vient au coeur.
V.
S'il est vrai qu'ici bas l'adieu de ce qu'on aime
Soit un si doux chagrin qu'on en voudrait mourir,
C'est dans le mois de mars, c'est à la mi-carême,
Qu'au sortir d'un souper un enfant du plaisir,
Sur la valse et l'amour devrait faire un poème,
Et saluer gaiement ses dieux prêts à partir.
VI.
Mais qui saura chanter tes pas pleins d'harmonie,
Et tes secrets divins, du vulgaire ignorés,
Belle nymphe allemande aux brodequins brodés,
O muse de la valse, ô fleur de poésie.
Où sont, de notre temps, les buveurs d'ambroisie
Dignes de s'étourdir dans tes bras adorés?
VII.
Quand sur le Cythéron,la Bacchanale antique
Des filles de Cadmus dénouait les cheveux,
On laissait la beauté danser devant les dieux;
Et si quelque profane au son de la musique,
S'élançait dans les choeurs, la prêtresse impudique
De son thyrse de fer, frappait l'audacieux.
VIII.
Il n'en est pas ainsi dans nos fêtes grossières;
Les vierges aujourd'hui se montrent moins sévères,
Et se laissent toucher sans grâce et sans fierté.
Nous ouvrons à qui veut nos quadrilles vulgaires;
Nous perdons le respect qu'on doit à la beauté,
Et nos plaisirs bruyants font fuir la volupté.
IX.
Tant que régna chez nous le menuet gothique,
D'observer la mesure, on se souvint encor.
Nos pères la gardaient, aux jours de thermidor,
Lorsqu'au bruit des canons dansait la république,
Lorsque la Talien, soulevant sa tunique,
Faisait de ses pieds nus craquer les anneaux d'or.
X.
Autre temps, autres moeurs; le rythme et la cadence
Ont suivi les hasard et la commune loi.
Pendant que l'univers, ligué contre la France
S'épuisait de fatigue à lui donner un roi,
La Valse d'un coup d'aile a détrôné la danse.
Si quelqu'un s'en est plaint, certes ce n'est pas moi.
XI.
Je voudrais seulement, puisqu'elle est notre hôtesse,
Qu'on sût mieux honorer cette jeune déesse.
Je voudrais qu'à sa voix on pût régler nos pas,
Ne pas voir profaner une si douce ivresse,
Froisser d'un si beau sein les contours délicats,
Et le premier venu l'emporter dans ses bras.
XII.
C'est notre barbarie et notre indifférence
Qu'il nous faut accuser; notre esprit inconstant
Se prend de fantaisie et vit de changement
Mais le désordre même a besoin d'élégance;
Et je voudrais du moins qu'une duchesse en France
Sût valser aussi bien qu'un bouvier allemand"
Alfred de Musset
21:59 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note


Commentaires
Bon, et Proust, alors ?
Écrit par : Thomas P | 04.03.2009
- Thomas: mais j'ai déjà parlé de lui! cherche bien!
Écrit par : Sophie L.L | 05.03.2009
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