01.03.2009
En attendant les tee-shirts "I love Béraud"
Comme dab', pour Solko, Tanguy et (pour) tutti quanti...
Je copie in extenso les pages consacrées à Béraud dans cette histoire de la littérature française datant de 1947, et que je découvre:
" (...) A la tradition des manants du roi s'oppose légitimement celle des manants de la terre. C'est en revendiquant leurs droits qu'Henri Béraud a composé les meilleurs de ses livres: la Gerbe d'or et la conquête du pain. Auparavant il avait publié le roman pseudo-historique du Vitriol de Lune et obtenu en 1922, le Prix Goncourt avec un Martyre de l'Obèse qui ne dépassait pas le niveau du journalisme hâtif. Fougueusement, il se rua dans la bataille littéraire. Mais sa Croisade des Longues Figures (pamphlet de 1924 contre Gide et la N.R.F), comme ses Retours à Pied (essais de critique théâtrale, 1925) n'offrent guère que les débordements impétueux d'une sensibilité qui refuse toute discipline artistique.
Henri Béraud devait donner heureusement une image plus sympathique de lui-même en "flâneur salarié" dans ses enquêtes: Emeutes en Espagne (1931) et Le Feu qui couve (parmi les "états successeurs" de l'Autriche, 1932).
Surtout, il avait, dès 1928, évoqué avec autant d'émotion que de verve, ses souvenirs d'enfance dans La Gerbe d'or. Il y avait là de beaux épis humains et forts différents: un brillant panorama de Lyon, si riche en pittoresque, au temps de la"foire des races"; de touchants portraits de ses parents; une pénétrante analyse de l'initiation d'un petit prolétaire à la vie de la grande cité. Or, ce franc galopin farouchement épris d'indépendance et qui passait si vite de la tendresse bourrue à la satire indignée, était déjà un vrai luron de Sabolas.
"Qui va là?" - Paysans, pauvres gens de France". Cette épigraphe shakespearienne montre bien quel fut le dessein d'Henri Béraud: il voulait accomplir pour son village dauphinois ce que le dramaturge avait fait pour l'Angleterre des Deux Roses. Plutôt qu'une "épopée" (comme il l'annonçait d'abord) sa geste de Sabolas est donc une suite de chroniques historiques. Son prélude, le Bois du templier Pendu (1932), résume cinq siècles d'histoire, jusqu'à l'explosion de 1789. A travers ces prises de vue sur le passé, nous assistons à la conquête du sol par les gens de Sabolas. "L'âme double du vieux village où, toujours, le servage avait croisé la révolte" s'épanouit avec une force saisissante dans Les Lurons de Sabolas (1932) où Béraud évoque dramatiquement les barricades lyonnaises d'avril 1834. Ciel de Suie (1933) nous transporte à Lyon, nous envoûte dans une atmosphère feutrée où les passions et le crime obtiennent la complicité du silence. L'instinct conquérant des lurons de Sabolas se heurte à l'impérialisme conformiste des "crésus de la fabrique" et, pour la seconde fois, les riches "soyeux" infligent une défaite au libre esprit de sabolas. Mais celui-ci obtient une revanche en la personne de Patrice Giroud. Car ce "luron querelleur" est aussi un peintre passionément épris des paysages lyonnais. Et n'est-il point le véritable conquérant de la grande ville, ce biographe de Sabolas, ce descendant des serfs Béraud, qui nous en révèle, par maintes pages d'une prose vigoureuse et nuancée, la pathétique beauté? Quel dommage que depuis 1934 Béraud semble avoir oublié les chemins de Sabolas..."
René Lalou
Histoire de la littérature française contemporaine, Tome 2, pp 819-821
PUF, 1947
12:20 | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note


Commentaires
Bonjour Sophie. C'est curieux. Depuis deux jours, je passe chez vous, je me trouve nez à nez avec les deux tableaux, et je n'ai rien à en dire, sauf que je les trouve à la fois figés et plein de vie, ce qui ne va pas ensemble. Et donc, je me suis décidé à venir vous le dire et voilà que je tombe sur ce commentaire de Lalou. Permettez-moi de le trouver (mais est-ce étonnant, en 1947 ?) fort malveillant et d'assez mauvaise foi. En 1947 (Béraud était au bagne) et Lalou suit tout simplement la censure de l'époque ! Qu'est-ce qu'un roman "pseudo-historique" ? "le niveau du journalisme hâtif" ? Réduire l'épopée à la chronique, parler des "débordements impétueux d'une sensibilité qui refuse toute discipline artistique": cela fait sourire de lire cela tant c'est manifestement faux, mais enfin. On pourrait continuer ainsi : Un écrivain est-il là pour donner "une image sympathique de lui-même"?
Cet article très superficiel donne une idée assez précise dont on a commencé à éliminer Béraud du paysage littéraire français. La vraie question est de se demander pourquoi cette oeuvre dérangeait tellement, à l'heure, par exemple, ou celle de Gide ou celle de Sartre faisait un tel consensus. Enfin. Ce Lalou n'est pas très sérieux et je conseille à tous le retour au texte original, rien de tel !
Écrit par : solko | 01.03.2009
Une ligne a sauté, il faut lire : "donne une idée assez précise de la façon dont on a commencé à éliminer Béraud du paysage littéraire français". Tout cet intérêt suscité par quelques extraits d'un essai que j'ai écrit il y a deux ans sur cette oeuvre - et qui n'a pas trouvé preneur chez les éditeurs, évidemment - m'encourage à m'y remettre. Lorsque j'avais dit à Jacques Seebacher que je voulais faire une thèse sur Béraud, il m'avait répondu simplement, lapidaire : "c'est encore trop tôt"! Alors j'avais fait cet essai.
Le fait même qu'une génération, conditionnée pour le moins dans ses choix, ou impressionnée, c'est selon, ait occulté et voulu liquider cette oeuvre, rien que cela, cela mérite réflexion & devrait attirer les lecteurs les plus curieux...
Écrit par : solko | 01.03.2009
-Solko:j'ai dit que ce Lalou était très sérieux?!? J'ai livré ces pages qui me semblaient intéressantes parce qu'elles parlent de Béraud. Il me semble qu'il en existe sans doute d'autres bien plus désobligeantes! Et je n'ai jamais incité à la lecture de Lalou plutôt qu'au texte lui-même! Voilà, ça m'avait amusée de copier ces lignes sur Béraud, pas forcément aussi pertinentes que ce que vous dites bien sûr, mais c'était cela que je trouvais
intéressant, et la date -1947- indiquait bien l'état d'esprit de l'époque. Bon, là ça ne me va plus bien sûr d'avoir écrit ce billet, je me sens incomprise dans mes intentions, et en plus vous n'aimez pas les tableaux de mon grand oncle!!! ah ben c'est ma fête quoi!
Écrit par : Sophie L.L | 01.03.2009
Nous allons encore être victime de ces cadres trop étroits ! Je n'ai pas dit que je n'aimais pas les tableaux de votre oncle, j'ai dit que je les trouvais à la fois "figés et plein de vie". Ce qui est vrai de beaucoup de toiles de cette époque, d'ailleurs, qui hésitent entre la figuration exacte des portraits de famille du XIXème ou des photos du XXème (figés), et l'adéquation avec les recherches de la peinture moderne (plein de vie - de couleurs vives notamment). Et en commentant Lalou, je ne contredisais pas vos intentions, au contraire : c'est bien "l'esprit de l'époque" que je commentais. Il faudrait d'ailleurs recenser les plus désobligeantes, et en effet il y en eut, pour comprendre et identifier mieux ce réglement de compte. Votre billet est donc très pertinent, au contraire !
Écrit par : solko | 01.03.2009
- Solko: ok, ok! Le pire c'est que je me dis que c'est pas faux ce que vous dites sur les tableaux de mon grand oncle! Ah vous m'énervez Solko!!!!
Écrit par : Sophie L.L | 01.03.2009
Hum je vais avoir du retard beaucoup mais déjà merci Sophie. Et comme Solko j'avais bien senti la partialité du regard proposé et compris aussi que vous ne nous présentiez pas cet extrait comme "volant à des hauteurs himalayennes"...
Bonne soirée à vous Sophie et encore merci.
Écrit par : tanguy | 02.03.2009
- Tanguy: "à des hauteurs himalayennes"? ah merci de vous souvenir de ça!
Écrit par : Sophie L.L | 03.03.2009
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