14.01.2009
Je l'ai vu, on s'est vus
"Ex-voto: Vierge à l'Enfant et portrait des donateurs"
Rubens (1577-1640)
Musée des beaux-arts, Tours
Bon, j'ai fini ce que j'avais à faire à Tours pour
mon travail, j'ai contourné l'affreux palais des
congrès qui donne envie de se flinguer, sauf
que ça vaut pas le coup- construit par Jean
Nouvel, berk - , et puis ça s'est passé comme
ça :j'ai pris une petite rue étroite où je n'étais
jamais allée, là- bas les maisons sont dans une
pierre très claire, et je vous assure qu'au fur et
à mesure que j'avançais dans cette rue j'allais à reculons dans les années et dans les siècles.
Et je suis arrivée à la cathédrale.
Ou plutôt: j'ai vu la cathédrale. Le musée des beaux-arts est juste avant, dans les
bâtiments de l'archevêché .
Bon, c'est exactement un musée comme j'aime. Car, soit les musées je les ai en horreur,
soit je les aime follement. Vous vous doutez de la tête des musées que je déteste, je
vous fais pas de dessins, et ça m'ennuierait trop d'en parler.Bon. Je préfère vous raconter
comment c'était aujourd'hui à 5 heures.
J'arrive. Photographes, paparazzi, télés du monde entier, ils étaient tous là à m'attendre!
Les rédactions avaient bruissé - bruissé?!- toute la journée: alertés par mon billet ici
ce matin, ils s'étaient tous précipités. Je suis entrée, le port altier dans la grande cour
pavée, quels pavés magnifiques! j'ai vu le cèdre immense au milieu de cette cour, je tenais
bon sur mes talons aiguille, j'agitais mon éventail délicatement en direction des caméras,
les flashs crépitaient ...(les rédactions "bruissent", les flash "crépitent")...
Mais non, vous savez bien, rien de tout cela. J'étais seule et recueillie. Je suis arrivée dans
le plus grand bonheur de l'attente de ce tableau de Rubens que j'avais si envie de voir.
Comme je vais de temps en temps à Tours, j'avais vu sur le site du musée que ce tableau
existait. Et ce matin, hop, je me suis dit: j'y vais, j'y vais, j'y vais, rien m'empêchera d'y aller,
j'y vais.
Vous me croyez j'espère si je vous dis que j'avais le coeur qui battait, et le coeur qui battait
aussi derrière les genoux, c'était comme un rendez-vous quoi.
Et j'avais peur aussi, comme pour un rendez-vous, peur que le tableau ne soit pas là, qu'il soit
déplacé, prêté à un autre musée, pour une exposition ou je ne sais pas quoi. Comme dans un
rendez-vous: peur que l'objet de sa flamme ne soit pas là. Et pleine d'attente qu'il le soit, car
quand on attend c'est...euh... jubilant, car c'est tellement simple ensuite qu'il soit là, et plus ça
va plus j'aime quand c'est simple, simple, simple.
J'ai pris mon billet à l'entrée. J'ai tout de suite vu qu'il n'y avait pas un chat, c'était parfait.
Le type qui m'a vendu le billet m'a tout de suite dit d'un air désolé: "Ah si vous venez...
(mon coeur a battu à toute vitesse)...pour l'exposition Pompadour je suis désolé c'est fini".
Ah quel soulagement! J'ai dit: "non non, je viens voir le Rubens!" heureuse déjà de parler
de lui à quelqu'un qui le connaissait!
C'était formidable, il avait l'air soulagé lui aussi! il m'a dit quelque chose que j'ai adoré:
"Montez au premier, et tournez tout de suite à droite, il est là!" En fait il était plein de ferveur.
Donc. Immense escalier de pierre avec une rampe magnifique. Je suis hors du monde.
J'arrive sur le palier, très vaste, et là face à l'escalier: je suis accueillie par une immense
toile très "versaillaise", allure folle, un "Portrait équestre d'Armand Jean de Wignerod"
peint par un certain Charles de la Fosse, dont j'aime mieux vous dire que j'ignore tout,
très victorieux l'Armand, accompagné de son génie de la guerre.
Armand me dit "salut". Je lui réponds : "moi aussi salut, enchantée, mais
esskuze je suis pressée", et je tourne à droite, suivant bien les indications du type d'en bas.
Un salon. Parquet brillant. Boiseries. Belle cheminée grise. Je suis dans le salon, je suis chez
qui? je suis au XVIIIeme siècle, je regarde vite, vite sur les murs, il n'est pas là, l'impatience
me prend, je vois alors un autre salon derrière, plus petit salon, je tourne la tête, ah je sens
qu'il est là, je défaille, il est là, au-dessus de la cheminée, je ne vois rien, c'est lui, je suis sûre
que c'est lui, je me jette dans ses bras, je ne l'ai pas encore vu, je suis maintenant trop près de
lui, je ne le vois plus, je me recule, je ris de bonheur, il est là.
Il est trés grand, il occupe tout le mur jusqu'au plafond au-dessus de la cheminée, il fait
sûrement plus d'un mètre en hauteur (j'ai regardé ensuite: 1m24). Il est magnifique.
Je le vois et il me voit ce tableau, je ne sais pas comment expliquer.Il n'y a absolument personne.
Je fais un truc que je n'ai jamais fait. je ne réfléchis pas, j'embrasse le bas tout doucement, je
suis complétement émue.
Il est encore mille fois mieux que ce que j'avais imaginé. il est là.C'est inouï qu'il soit là, pour moi.
Je me dis aussi que c'est un coup de génie d'être venue vers lui. Je ne sais pas bien dire le reste.
J'aime bien quand il y a une ellipse dans les scènes d'amour.
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Quand je sors (ah, vous dire quand même, en face du Rubens il y a un petit tableau de Rembrand
splendide, une "Fuite en Egypte" extraordinaire avec deux lumières dedans, deux lumières qu'on
distingue très bien, une qui est réelle et une de l'esprit, enfin de l'Esprit, et d'ailleurs dans le Rubens
c'est ça aussi qui est fou, la Sainte Trinité, le Père, le Fils et là c'est le fils, ce bébé, et le saint Esprit.
Bon, j'abrège là) donc quand je sors, le soir va tomber, il fait humide, c'est inimaginable comme je
suis heureuse de vivre, ça m'arrive de plus en plus souvent, et je suis heureuse aussi, très, à l'idée
de vous le raconter.
Et j'ai repris le train, je suis rentrée.
23:22 Publié dans Je sais pas quoi | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : musée de tours, rubens, rembrandt



Commentaires
Cet après-midi j'ai voulu comme un malotru exiger les références du tableau. Et j'ai bien fait de me dire de la boucler... Je crois que le Rubens qui a l'air bien beau a recueilli le plus beau regard qui pût lui être adressé... Tenez Sophie je vous remercie de sa part, c'est le Saint Esprit sans doute qui m'a transmis la chose...
Écrit par : Tang | 14.01.2009
D'accord avec Tang.
Et puis... C'est un des plus beaux billets que j'ai lus. Je suis heureux que vous preniez un peu de bonheur à l'écrire. Merci.
Écrit par : Marc | 15.01.2009
Bonjour Sophie,
D'accord avec ces messieurs... Et puis comme c'est juste ce que vous décrivez si bien : cette attente, cette fébrilité, cette impatience anxieuse proprement amoureuses qui précèdent l'imminente rencontre "en vrai" avec une oeuvre devant l'"image" de laquelle on a si souvent rêvé ! Mais, mais, dites (car vous ne nous l'avez pas tout à fait dit) : que vous a-t-il dit ?
Écrit par : Albertine | 15.01.2009
C'est superbe.
Écrit par : solko | 15.01.2009
Et dire que j'ai raté ça lors de mes derniers tours à Tours ! :'(
Mais enfin merci à vous pour ce beau billet !
Écrit par : Zabou | 15.01.2009
Et j'ai rêvé la nuit dernière qu'un lecteur, critique d'art ou historien, viendrait commenter ici. Viendrait nous dire qui est ce couple de donateurs et pourquoi le contraste entre leur laideur et la beauté des personnages célestes est-il si appuyé. Les informations habituelles quoi. Le regard de la dame surtout, que je n'arrive pas à saisir. L'enfant regarde l'homme en toute confiance, comme si c'était son grand-père. Mais la dame. Personne ne la regarde. Elle ne regarde personne.
Écrit par : Marc | 15.01.2009
l'enfant jésus me paraît en surpoids.
Écrit par : pédiatre | 15.01.2009
Déjà 5 notes de retard... Heureusement, je viens de reprendre le travail, je pourrais venir lire plus souvent ! :p
Je commencerais à rattraper ce facheux retard demain, parce que je trouve que vos notes vont très bien avec le matin...
Écrit par : uhsn | 15.01.2009
sophie !!
puis-je être d'accord avec tout le monde.
je relis ce billet une 6ème fois.
j'adore !!!
il est magnifique et je t'embrasse.
doublement.
Écrit par : Leyla | 15.01.2009
Il est chouette votre billet Sophie, clair-obscur comme le tableau de Rembrandt dont vous parlez si bien. Un peu d'optimisme dans ce sombre début d'année, un vrai petit Tours de magie !
Écrit par : delest | 15.01.2009
- Marc: merci vraiment. Je ne sais presque rien de ce tableau. Dans le musée il est indiqué qu'il a été peint entre 1608 et 21 (?) "pour le monument funéraire d'un grand aumônier de Notre Dame d'Anvers et son épouse. Il était destiné à être plaçé dans une chapelle de cathédrale. Les donateurs sont Alexandre Goubau et Anne Antoni."
Me permettez-vous de ne pas être d'accord avec vous sur ce que vous appelez leur "laideur"! Je les trouve sublimissimes. Et j'aime plus que tout le regard de la femme. Mais je ne veux pas trop en parler
Écrit par : Sophie L.L | 16.01.2009
-Albertine: merci pour votre visite très agréable. Pour ce que le tableau m'a dit, vous rigolez! je ne vais pas le hurler ici ; déjà que j'ouvre mon coeur dans tous les sens et dans un silence qui parfois me glace, alors bon, je suis pas (?!) si folle!!!!!
- Solko: faut pas exagérer! tout ça ne nous dit pas l'heure!
- Zabou: de toutes façons c'est fou tout ce qu'on rate, non?! Même sa vie, des fois!
- Pédiatre: ?
-Uhsn: à demain matin alors!
- Leyla: moi aussi je relis et relis les billets que j'aime; merci!
- Delest: ouvrez votre blog pour éclaircir le début d'année! je trouve que ça serait une bonne idée
Écrit par : Sophie L.L | 16.01.2009
@ Sophie L.L : Me permettez-vous de rester ici un moment encore et de réagir brièvement à vos propos. Je suis d'accord avec vous que la laideur et la beauté ne sont pas des catégories utiles en regardant ce tableau. Mon premier regard était superficiel et plein de préjugés. Quels sont les mots adéquats pour saisir le contraste entre les personnages divins et les personnages humains alors ? Humains... C'est peut-être cela qui vous a tant touchée de l'aspect des personnes vieilles. Et dans le regard de la dame coiffée en particulier. Regard dont vous ne voulez pas parler. Évidemment je me demande pourquoi. Je reste encore un moment à la contempler. Vous reviendrez me chercher ici quand votre visite sera terminée...
Écrit par : Marc | 17.01.2009
- Marc: je ne peux pas trop parler, c'est très personnel. Comme dire pourquoi on aime quelqu'un follement. Parfois contre toute logique ou raison.( Souvent. Ou toujours!) Ainsi quand vous me parlez du contraste entre les personnages, justement je ne vois pas du tout ce contraste; je comprends que vous le disiez mais ce n'est pas du tout comme ça que je vois ce tableau. Bon. Il faudrait que j'aie un peu plus de courage peut-être. Bon, je le ferai! mais plus tard!
Écrit par : Sophie L.L | 17.01.2009
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