02.12.2008
Confitures (par Thibaudet)
Encore un tableau de Louise Moillon.
Quant à ces lignes d'Albert...
"(...) Les parchemins des Bénédictins (ce qui en avait échappé aux feux de la place du Merle),
carrière exploitée après la Révolution, ont fourni, jusqu'à ma grand-mère, à trois générations
de ménagères, des milliers de couvercles pour ces confitures dont le parfum, quand elles cuisaient,
faisait de nos maisons un intérieur capiteux de ruches : Evrad, de la Sainte Chapelle, n'eût point
déploré cet usage, et c'est dans la bouche d'un chanoine que Boileau a mis les vers où j'ai vu se
résumer la vie d'un bourgeois de Cluny.
Pour moi, je lis la Bible autant que l'Alcoran.
Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an,
Sur quelle vigne à Nuits nous avons hypothèque.
Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque!
Ces muids sont les in-folio et les Pères de la bibliothèque bourguignonne; les pots de confiture de
ma grand-mère en étaient les in-18 et les feuilles légères. Hélas! si l'esprit de la consommation a
succédé à celui de la production, il connait aussi son déclin; le phylloxera et le Noah sont venus,
les confitures s'achètent chez l'épicier. La ruine des celliers suit la ruine des églises.
N'arrêtons pas l'histoire, regardons la couler et laissons passer la justice.
Ici nos grand-mères du XIXe siècle ont employé pour leurs confitures les chartes abbatiales et les
parchemins bénédictins. Qu'elles reposent en paix! Mais des belles feuilles d'antiphonaires,
à miniatures et à dorures, les enfants faisaient des cerfs-volants, que des anciens se souviennent
d'avoir lancé, sur le Fouëtin et la place Notre Dame, dans le ciel pommelé des heureux étés. Si la
dévastation et l'incendie sont passés par là, il en sort ce filet de fumée bleue. Elle se confond avec
l'âme de ce XIXe siècle, que l'humanité embellira de légende et de regret comme le siècle des
Antonins. Et sous ce nom de Cluny, je ne fais que délivrer dans un ciel jeune et frais mes trois
faibles cerfs-volants de signe bénédictin, les trois Cluny d l'un à l'autre desquels je vais sans me
fixer. Le Cluny vécu des jeunes années. Le Cluny libre et aéré de verdure épaisse, de promenades,
de terrasses, de pensées. Le Cluny, enfin, historique, et monacal, que nous n'avons pas
détruit parce que nous ne l'avons pas remplacé, et qui, comme l'Antonin mourant, nous transmet
le mot d'ordre mal entendu auquel le salut de l'Occident est lié. (...)"
Albert Thibaudet ("Cluny" -1928- )
22:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : confiture, cluny, thibaudet, cerfs-volants, occident



Commentaires
esperons au moins que cela a nourri son homme?
Là j'avoue que je me lève avec la faim; il est passé où le pot de Confiture ?
Ecrit par : alex | 03.12.2008
Albert, le bourguignon ...
Ecrit par : solko | 03.12.2008
voilà le genre de tableau qui me file la pêche!
Ecrit par : eelsoliver | 03.12.2008
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