19.11.2008

"Le coeur se brise à la séparation des songes"

IM-65916-Foret-de-la-Trappe-01.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Chemin entre l'abbaye de la Trappe et le village de Soligny-la-Trappe )

 

Armand-Jean, c'est l'abbé de Rancé.

Célèbre - enfin, pas vu encore de tee-shirt à sa gloire-, grâce à  Chateaubriand -et à Solko qui

en menace gracieusement ses élèves- et dit aussi "La vie de Rancé c'est déjà mieux que Le Monde",

sic et archi-sic!- donc disais-je grâce à Chateaubriand qui à la fin de sa vie à lui Chateaubriand écrit

sa vie à lui, Rancé.

Capisco? Vie écrite donc, non pas par le jeune Chateaubriand que nous avons laissé en chaussettes

sécher les cours de maths sur le grand Bé, mais par le Chateaubriand  qui nous touche profondément,

celui qui écrit en 1844: "le temps s'est écoulé, j'ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte: c'est une dérision

que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde?

Autrefois je barbouillais du papier avec mes filles, Atala, Blanca, Cymodocée (oui, l'héroïne païenne

des Martyrs qui a montré le bout de son sûrement très joli nez il y a quelques jours ici dans un billet,

c'est moi qui parle, pas François- René, enfin bon vous avez suivi), chimères qui ont été chercher

ailleurs la jeunesse (mais moi je pleure quand je lis ça; oui c'est encore moi). On remarque des

traits indécis dans le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin: ces défauts du temps

embellissent le chef-d'oeuvre du grand peintre:mais on ne m'excusera pas, je ne suis pas Poussin,

je n'habite point au bord du Tibre, et j'ai un mauvais soleil".

Mais c'est magnifique d'écrire ça, non?  "Je n'habite point au bord du Tibre". Tout est dit! Non?

C'est que quand il écrit cette "vie de Rancé", on ne peut pas dire qu'il soit gonflé à bloc, il

considère un peu cette écriture comme une corvée. Comme une pénitence qu'il s'inflige, il le

reconnait lui-même, pour complaire à son confesseur, son "directeur de vie".

Pourquoi Rancé? Parce que quand même, oui, Rancé! Il a vingt cinq ans, c'est le filleul de

Richelieu, il est brillantissime, helléniste passionné, et dingue de chevaux. On est en pleine

Fronde et il est fou de la duchesse de Montbazon, Marie de Bretagne en fait, mariée donc au

duc de Montbazon, "la plus belle femme du monde" disait-on à l'époque et fort courtisée.

Donc Rancé est violemment amoureux. Et les soupirants de la duchesse râlent.

Le maréchal d'Hocquincourt par exemple, qui dira : "Elle commençait à me lanterner. Il y avait

toujours auprès d'elle un certain abbé de Rancé qui lui parlait de la grâce devant le monde et

l'entretenait de tout autre chose en particulier" (!).

Bon. Je résume. Montbazon meurt. Rancé se précipite.Que voit-il en arrivant? La tête de Montbazon

qui a été détachée de son corps.

Oui.

Episode, pour le moins frappant, visuellement déjà, qu'on dit anecdotique dans "la vie de Rancé" de

Chateaubriand. Peut-être. Mais pas dans la vraie vie de Rancé.

Il décide de rentrer à la Trappe. Il rentre dans les ordres. Non pas seulement par amour pour elle

d'ailleurs. Mais beaucoup (surtout?) aussi par crainte de l'Enfer (il faudrait en reparler, d'ailleurs!)

Il rompt avec le monde.

Et il y a un moment déchirant quand il décide de faire brûler les lettres de la duchesse et ses

portraits. Chateaubriand écrit à ce sujet cette phrase splendide dans "la vie de Rancé" :"le coeur se

brise à la séparation des songes" ajoutant que se séparer de la réalité ce n'est rien, mais des souvenirs,

c'est atroce.

"La vie de Rancé", Benda et Barthes l'ont préfacée. Pas ensemble, vous êtes bêtes!

(je plaisante) Ce qui logiquement doit donner envie de la lire!

Benda, (Albert, n'écoute pas, merci!!!) qui a sorti de l'ombre ce texte de Chateaubriand, longtemps

oublié, "la vie de Rancé" pas lui!, en a fait ce portrait qui va droit au coeur, au mien en tous cas:"

Le grand prix de l'ouvrage, c'est la prodigieuse intensité qui s'y montre dans le sentiment de la

vanité des choses, de la volatilité de tous les bonheurs. Combien l'accent est ici plus poignant que

dans "René"! C'est que dans "René" le désabusé possède les choses. Dans le "Rancé" tout s'est évanoui,

tout est perdu à jamais"

Cette couleur poignante et aussi cette liberté de Chateaubriand qui dans cette vie de Rancé

s'autorise toutes les digressions qui lui chantent...m'enchante, tiens (je ne me foule pas sur la fin,

mais c'est la vérité...c'est la vérité "en plus" comme disent les enfants) car je kiffe voyez-vous,

à donf, les digressions. Bon, maintenant je vous quitte, car question fronde, j'entends Albert

qui s'agite, suis pas sûre que ce billet avec du Benda dedans lui ait fait plaisir. Ciao!

 

 

Commentaires

Rancé, oui, par "le Chateaubriand qui nous touche profondément", merci Benda, pardon Albert. Le monde des lettres est empli de ces couples maudits. L'antagonisme Thibaudet / Benda reproduit d'ailleurs celui de Mabillon / Rancé. On comprend que l'auteur de la Trahison des Clercs ait tant apprécié Rancé. Et je me dis que l'auteur de la République des Professeurs devait préférer l'auteur du Traité des Etudes monastiques à ce fougueux Rancé.
La photo est superbe. Magnifique.

Ecrit par : solko | 19.11.2008

@ Solko:...et puis aussi peut-être Bossuet/ Fénelon?
En jetant un nouvel oeil sur La vie de Rancé hier soir, je me suis aperçue qu'il parle pas mal de Fénelon, je n'y avais évidemment pas prêté attention à la première lecture -qui m'avait barbée c'est vrai- ni à la seconde l'an dernier qui m'avait plu parce que ...tout était en vrac, on pouvait picorer, et là hop "mon" Fénelon est là.
La photo bien sûr n'est pas de moi. Suis un peu embêtée d'ailleurs de piquer illustrations sur internet, c'est tout à fait interdit je crois, j'essaie de veiller au moins à ne surtout pas les prendre sur des blogs mais sur des sites, mais je ne suis pas tranquille avec ça. Enfin oui, c'est magnifique ce chemin qui mène à la Trappe.

Ecrit par : Sophie L.L | 19.11.2008

Célèbre au-delà du temps, c'est le cas de cette duchesse à travers cette chanson ancienne bien connue, dont voici les paroles :

Y AVAIT 10 FILLES DANS UN PRE …

Y avait dix filles dans un pré, tout’s les dix à marier
Y avait Dine, y avait Chine, y avait Claudine et Martine, ah ! Catherinette, Catherina
Y avait la belle Suzon, la duchess’ de Montbazon
Y avait Célimène et y avait la Du Maine

L’fils du Roi vint à passer, (bis)
Salut à Dine, salut à Chine, salut à Claudine et Martine, ah !
Catherinette, Catherina, salut à la belle Suzon
A la duchess’ de Montbazon, salut à Célimène baiser Du Maine

A tout’ il fit un présent … Bague à Dine, bague à Chine
Bague à Claudine et Martine, ah ! Catherinette, Catherina
Bague à la belle Suzon, à la duchess’ de Montbazon
Bague à Célimène, diamant à la Du Maine

Toute il offrit à coucher … Paille à Dine, paille à Chine
Paille à Claudine et Martine, ah ! Catherinette, Catherina
Paille à la belle Suzon, beau lit à la Du Maine

Puis tout’ il les renvoya
Renvoya Dine
Renvoya Chine
Renvoya Claudine et Martine, ah !
Catherinette, Catherina
Renvoya la belle Suzon,
La duchess’ de Montbazon
Renvoya Célimène
Mais garda la Du Maine

Ecrit par : Jo | 19.11.2008

@ Jo: eh bien je ne la connaissais pas cette chanson, j'aimerais bien en connaître l'air, merci beaucoup pour cette apparition de la duchesse de Montbazon à laquelle je ne m'attendais pas du tout! Vous allez bien?

Ecrit par : Sophie L.L | 19.11.2008

je découvre, donc dans ce beau paysage de verdure où il doit être facile de révasser, je vais essayer de ne pas me perdre.Cette periode de l'histoire dont tu parles doit faire partie de la période scolaire qui restera une grande inconnue (sans trop de regrets)

Ecrit par : a | 19.11.2008

@ Rosa: vous trouverez les livres en cliquant sur "n'importe quoi" dans la colonne catégorie qui se trouve à droite, (billet avec capucines) puis comme c'est le foutoir ici, vous trouverez les livres dans les commentaires à cette note ou dans les liens des illustres commentateurs "taggés" comme on dit.

Ecrit par : Sophie L.L | 19.11.2008

@ a: pour moi aussi l'histoire est inconnue Alex, mais maintenant elle m'attrape par le col, c'est un banal signe de l'âge je crois...

Ecrit par : Sophie L.L | 19.11.2008

Je tombe par hasard sur ce site, ou blog, je ne sais pas comment dire, et suis incompétent, au point de ne pas même savoir si ces quelques mots vont partir quand je vais cliquer..., mais c'est pour m'émerveiller de la résonance de certaines phrases immenses, ou profondes, qui sont toute la raison d'être de la littérature.
Ma pièce, qui commence donc dans deux semaines, porte ce titre, je ne croyais pas que j'aurais la possibilité de le faire accepter, eh bien pas du tout, et c'est encoe la preuve de ce qui se passe de conviction secrète, et "emportante", dans ces phrases mystérieuses.
Merci, et maintenant j'essaye de faire partir ce salut!!

Ecrit par : delabroy | 11.09.2009

Jean Delabroy ?

Ecrit par : solko | 11.09.2009

- Delabroy: eh bien ce "salut" est bien arrivé! merci beaucoup! Je ne sais pas si vous passerez à nouveau par ici. Merci donc pour ce salut. Une pièce portant comme titre cette phrase" immense" comme vous dites, de Chateaubriand, forcément je trouve que c'est un beau titre.Je ne sais pas non plus si vous voulez bien dire quelques mots sur votre pièce? j'en serais charmée mais bon c'est vous qui voyez ça!

Ecrit par : Sophie L.L | 12.09.2009

Ecrire un commentaire