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10.10.2008
Sous les tilleuls d' Albert Thibaudet
Albert m'a appelée avant-hier soir. Il m'a priée très aimablement de bien vouloir l'excuser pour cet appel à
une heure tardive (19h15, mais Albert est très vieille france, quasi aussi courtois que... Fénelon, et m'appeler
à 19h15 frise l'heure "indue" pour lui! ).J'ai fait chut aux enfants. Je leur ai dit de baisser la télé. J'aurais été trop
gênée qu'il entende les Simpson! J'étais dans mes petits souliers. Albert m'invitait à boire "a nice cup of tea"
dans son jardin. Hier, à quatre heures. Je sais, c'est rapide. Je sais, jamais le premier soir. Mais j'ai pas résisté.
Que voulez-vous, je suis comme ça.
Albert habite à la campagne, pas très loin d'ici.
Une merveilleuse allée de tilleuls (pas ceux des "On est pas sérieux quand on a 17 ans" de Rimbaud, ni celui sous
lequel Julien prend enfin la main de Madame de Rénal, une autre sorte de tilleuls, ceux d'Albert quoi) ouvre le chemin
vers sa maison. J'étais déjà sous le charme. Euh...sous les tilleuls.
J'ai pris -discrétement bien sûr-, en tremblant même qu'il me découvre, une photo pour vous de ces tilleuls, de cette ramure...
de cette allée au goût de bonheur.(bravo à ceux qui ont noté une invraisemblance dans cette photo.
C'est ce qu'on appelle être perspicaces !)
Albert m'a très vite dit:
- Pardonnez-moi d'être si direct, je vais être franc, si vous y consentez.
J'y consentis (passé simple). Nous avons donc avançé dans l'allée ("nous nous avançames", n'est pas envisageable
- comme quoi le passé simple est subtil n'est-ce-pas);
Nous nous sommes assis dans des grands fauteuils, tout près de ses rosiers favoris.
C'était hier après-midi, le temps était divin. Le soleil passait sur le thé dans nos tasses, sur le visage d'Albert.
- Je suis mort depuis longtemps, vous savez, je suis juste de passage. Le temps m'est compté.Le tombeau m'attend,
ajouta-t-il un peu lugubre sur les bords (en même temps, on le comprend)
Alors Albert poursuivit, bille en tête, de sa voix douce, posée,et grave:
- Donc, comme ça, vous parlez de moi sur le ouébe?
- Euh oui, enfin de vous, et d'autres...
- Cela, dois-je vous le dire, me flatte, m'honore, mais....comment dirais-je? Etes-vous bien au fait de mes écrits?
Je m'épouvante un peu de votre, euh, disons, légéreté...piquante certes, mais voyez-vous, enfin je ne tournerai pas
cent sept années (nous les gens normaux, on dit: "107 ans", Albert lui, dit "107 années"; nous on dit: "je vais
au cinéma", lui Albert dit: " je ne perds pas mon temps au cinématographe" - pour voir Bégaudeau en plus! ajoute-t-il
(lui aussi!?!) donc je ne tournerai pas autour du potographe, je vous propose un deal.
- Un deal!?!
- Vous cessez de répéter mes dires à la va vite, à la va comme je te pousse, à la bonne franquette..
- Mais...
- Ecoutez, je ne vous ai pas interrompue...(il se trompe d'époque! ding je lui tape gentiment dans le dos, il se remet d'aplomb)
- ...
- Vous cessez de picorer dans mes livres bêtement, désormais.... je serai votre professeur.
- Ah!
- Nous nous verrons dans un café à République
- Ah! J'ai pas le choix alors! Ce n'est pas un deal, c'est un ordre que vous me donnez, Albert!
- On peut toujours dire non! ...Toutefois vous m'en verriez fâché.
Odeur suave des tilleuls. Nos tasses sont vides. "Je vous raccompagne" me dit-il.
Nous nous engageons dans l'autre sens, sous les sublimes tilleuls.Mon éventail choit. Il le ramasse avec
délicatesse. Pour être autoritaire, il n'en est pas moins galant homme. Il me sourit. Il a commandé un taxi.
Il attend ma réponse.Albert Thibaudet attend ma réponse!
Allez,va, tu seras bientôt mon professeur à république, Albert, c'est convenu!
01:11 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note



Commentaires
Ce monsieur semble avoir ce qu'on appelle "une main de fer dans un gant de velours"...
Et vos lecteurs auront ils droit à des polycopes de ces cours à République? (nous trépignons)
En tout cas vous avez des journées exquises , et je vous remercie de rendre à Albert Thibaudet ce qui appartient à Albert Thibaudet ...Il me semble là que vous réparez une grande injustice. que vous explosez une trappe. Désormais grâce à vous ,l'histoire des belles lettres (et des allées de tilleuls) ne pourront plus se faire sans Albert Thibaudet ,
il était temps !
Ecrit par : frasby | 10.10.2008
Magnifique, ce billet ! Du coup, à cause de vous, me voilà plongé dans "La République des Professeurs". C'est très bien, ces hommes de la Troisième République, qui demandent à revivre un peu à travers nous, finalement, quelque pudeur qu'ils en aient. En ces temps de réformes programmées, au cas ou X Darcos passe par votre blog ( je suis sûr que vous ne l'aviez pas envisagée, celle-là? Mais de grâce, restez en la bien meilleure compagnie de Thibaudet, c'est juste dit en ces temps de colère professorale...), je lui laisse cette phrase d'Albert :
""Vous savez que la France est (avec l'Italie peut-être) le seul pays d'Europe où l'on fasse au lycée des études philosophiques véritables. Quand l'éducation était dans sa fleur, la classe de philosophie donnait à l'esprit du jeune Français, par son union de la dialectique et de la réalité, un poli et un substantiel qui se retrouvaient toujours".
Des études philosophiques véritables... Rajouterai-je "des études littéraires véritables..." Voilà qui laisse rêveur, non ? La citation est tirée du chapitre "Hériters et Boursiers"...
Ecrit par : Solko | 10.10.2008
@ Frasby:et moi je trépigne d'avoir un peu plus de vos nouvelles! (voilà, c'est dit!)
@ Solko:Darcos sur mon blog? Ah ah...vous me donnez des idées!!!
Ecrit par : Sophie L.L | 10.10.2008
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